Bartholomew Swett - Songes

Textes et récits divers au sujet des personnages qui font vivre l'unité de la Grisegarde.
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Bartholomew Swett
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Message par Bartholomew Swett » jeu. janv. 17, 2019 3:15 pm

Bartholomew Swett ne dormait pas beaucoup. Bartholomew Swett ne dormait pas beaucoup car lorsqu’il le faisait, il rêvait, et comme d’autres ses rêves n’avaient de rêve que le nom.
* AN 9, GILNEAS La porte s’ouvrit brusquement, frappant contre le mur de pierre. Le plancher craqua sous de lourds pas, un, deux, le fracas d’armes jetées sur un râtelier de fer. Le râle sourd de la bête traversait lentement les pièces à mesure qu’il s’enfonçait dans la masure ; les portes claquaient entre deux mugissements rauques.
Charlie !... CHARLIE ! braillait le monstre, agacé.
Tel un ours affamé, il cherchait sa proie avec une brutalité sourde, frappant les murs de son poing épais. Dans la petite chambre sous les combles, la mère caressait les cheveux trempés et le front moite de sa progéniture, fredonnant une mélodie élégiaque dont elle seule connaissait les paroles ; ne mettant pourtant pas de mots dessus, pas encore.
CHARLIE ! hurla une nouvelle fois Sirius, poussant la porte de la chambre. Les narines dilatées et l’air mauvais du mastiff incité à la chasse, il posa son regard dur et froid sur sa femme et son fils. La jeune femme enfonça son visage dans la main du petit qu’elle tenait, et lui ouvrit ses yeux pour les plonger dans ceux de son père, pour contempler les prunelles vitreuses du monstre qui s’approchait.
Tu pourrais répondre quand on t’appelle, Charlie, dit-il d’un ton toujours aussi farouche. Qu’est-ce qu’il a encore ?!
Il... Il est tombé malade, Sirius, répondit faiblement Charlie, comme si elle transgressait la loi du silence de la façon la plus effrontée qu’il soit, la pluie et les vents froids s’infiltrent dans sa chambre, ne le blâme pas je t’en prie…
Sirius grogna un instant, s’approchant du lit sans quitter son fils du regard. Il tira d’un geste brusque l’épaisse couverture de laine qui gardait le petit Bartholomew au chaud afin de mieux apprécier la chétivité et la faiblesse de sa descendance. L’attrapant par le bras, il se mit en tête de le secouer un peu avant de le laisser retomber sur sa couche.
Je pensais que tu m’avais donné un fils, déclara-t-il avec dédain en passant son regard sur sa jeune épouse. Charlie se releva, le visage fatigué et marqué par la crainte, se dirigeant vers son mari avec l’illusion que se jeter dans ses bras le calmerait. Charlie était une femme bien naïve qui était tombé dans un piège sinistre. Sirius posa sur sa joue, avec une douceur feinte, une main rustre qui pouvait couvrir son visage tout entier, ce qu’il fit. Enfonçant ses doigts dans les joues de son épouse, il l’entraîna dans le couloir et claqua la porte derrière lui.
Le petit garçon laissa ses paupières retomber, épuisé par les fièvres et une peur viscérale. Récupérant comme il le pouvait sa couverture, il s’engouffra sous elle jusqu’à disparaître, jusqu’à ne plus former qu’une masse écrue et informe se raidissant et sursautant au rythme des claquements du cuir qui déchirait les chairs douces et tendres de sa mère. Alors que le silence régnait à nouveau, les gonds de la porte de la petite chambre hurlèrent quelques secondes.
À ton tour…
Modifié en dernier par Bartholomew Swett le dim. févr. 10, 2019 4:59 pm, modifié 1 fois.
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Message par Bartholomew Swett » sam. févr. 02, 2019 2:07 pm

AN 28, CAMP D’ENTRAÎNEMENT DU FRONT DE LIBERATION DE GILNEAS Une pluie glaciale battait les visages émaciés et épuisés de ceux qui avaient rejoint les rangs du Front de Libération de Gilnéas. Devant le jeune homme toujours affublé de ses loques déchiquetées de bagnard se tenaient des centaines d’hommes et de femmes, parfois même d’enfants, qui n’avaient pas souhaité abandonner leurs terres, ou qui n’avaient tout simplement pas pu. Tous étaient là, entassés, les pieds ou les pattes s’enfonçant dans une glaise encore rouge sang, attendant les paroles de l’ancien Seigneur du Nord et de ses lieutenants. Sur un coin de l’estrade de fortune, la silhouette frêle d’une jeune femme aux cheveux de jais que personne ne semble voir observe l’évènement. Bartholomew nageait dans cette mer nauséabonde, la tête basse et les mains rougies, encore tremblantes d’avoir écorché vif quelques soldats réprouvés. Devant lui, un grand loup noir borgne de l’œil droit affichait un certain stoïcisme.
Conrad Hornsby ! cria le lieutenant qui était chargé de partager les recrues entre les différents maîtres d’armes du Front, indiquant à l’ancien détenu une troupe déjà formée d’hommes et de femmes aux physionomies guerrières.
Adam Irving ! continua-t-il, pointant d’un petit mouvement de menton une autre troupe dont Bartholomew ne parvenait pas à évaluer les spécialités.
Bartholomew Swett, dit-il simplement, jugeant d’un regard le bout d’homme qui avait grandi comme une plante malade coupée de toute lumière, avec moi.
L’ombre d’un autre plan pose ses grands yeux céruléens sur le garçon alors que les ténèbres font s’écouler le temps et l’espace.

*
L’odeur du sang rendait l’air du cachot humide et poussiéreux plus irrespirable encore. Bartholomew était ferré nu, bras et jambes tendus aux quatre coins de la cellule, à l’endroit même où de nombreux autres avant lui n’avaient pas résisté aux entraînements insensés du lieutenant Aldwin.
Mon garçon… il va de soi que si tu es encore parmi nous, c’est que tu ne tiens plus réellement à ta vie d’avant, ai-je tors ? Je ne pense pas. D’autres avant toi m’ont beaucoup déçu, tu sais. Je pensais en voyant la lueur dans leurs yeux qu’ils avaient au moins une once de force mentale, en dépit d’être fichus comme des ronces malades, dit le vieillard en relevant le visage torturé du jeune homme. J’attends de toi que tu passes cette épreuve pour montrer l’exemple à tes camarades, auquel cas vous ne vaudrez plus rien et vous ne ferez rien d’autre qu’être jetés comme gueuleton aux réprouvés pour les appâter.
L’entrainement visait à travailler la rapidité des changements de forme et à faire de cette rapidité une arme quasi-imparable. Les consignes avaient été claires, et le jeune loup ne pouvait faire autrement que de se soumettre aux ordres. Bartholomew revêtit ainsi lentement une forme lupine qu’il ne maîtrisait encore que peu avant de reprendre dans la foulée forme humaine. La transformation était atrocement douloureuse et lente, si bien qu’une seule semblait déjà l’avoir vidé de toute énergie. Assise sur une couche de bagnard, la petite louve regarde avec dégoût ce dont elle a encore le souvenir.
Lorsque le loup ne laissait plus place à l’homme, et que l’homme ne pouvait se faire loup plus longtemps, le tison menaçant prenait la relève. Rien de tel qu’une vive et longue douleur pour faire perdre ses moyens à l’homme et épuiser le loup rendu farouche. Malgré lui et indépendamment de sa volonté Bartholomew devenait plus rapide jour après jour, nuit après nuit. La femme-enfant n’a pas bougé, comme hors du temps.
La lune ronde passa deux fois dans le ciel étoilé, illuminant au travers d’une grille l’intérieur de la cellule. Le tison n’était plus utile, la ronce chétive se piquait avec ses propres épines. L’homme devenait loup comme il respirait. L’observatrice affiche une moue indescriptible et, diaphane, disparaît de son piédestal.
Modifié en dernier par Bartholomew Swett le dim. févr. 10, 2019 5:00 pm, modifié 1 fois.
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Re: Bartholomew Swett - Songes

Message par Bartholomew Swett » mar. févr. 05, 2019 11:42 pm

DATE INCONNUE, LIEU INCONNU
Lorsque leurs doigts s’entrecroisaient, l’un suivait l’autre dans un monde onirique dont les portes ne semblaient s’entrouvrir que pour eux.
Grisold marchait entre les herbes hautes d’une clairière fleurie, cheveux et tunique blanche s’envolant sous le souffle d’un vent doux et apaisant. S’asseyant sur les touffes grasses elle prononça son nom et l’attendit en fixant l’horizon. Lui ne se figurait pas de tels paradis et il devait pour la rejoindre suivre consciencieusement le fil irisé qui se tendait devant lui. Sortant de sa propre torpeur il se dirigea vers celle qui murmurait son nom entre les mondes, apportant avec lui l’étrangeté de ses rêves. Entre les fleurs de la louve poussèrent alors quelques carreaux impromptus d’un carrelage somptueux de jaspe vert qu’elle regarda avec une vive curiosité. Désireux de ne pas détruire son Eden, Bartholomew tenta de chasser de son esprit le lieu dans lequel il s’était plongé, ramassant un à un sur son chemin les petites pièces de jaspe qu’il déposa dans un repli de sa longue chemise de lin.
Où allais-tu Bartholomew ? lança Grisold alors qu’il arrivait à son niveau, la regardant caresser de ses pieds nus l’herbe tiède de la plaine.
Je ne sais pas, Grisold. J'explore encore ce sol dont je ne me rappelle que le dessin et la couleur, lui répondit-il d’une voix encore teintée de frustration et de perplexité.
Montre-moi, rétorqua-t-elle rapidement, laissant entrevoir dans ses grands yeux azur une simple curiosité, toute naturelle.
Bartholomew hocha la tête et fit demi-tour après avoir goûté à quelques bouffées d’un air qui contrairement au sien n’était pas vicié. Il commença alors à semer devant lui par petites poignées les morceaux de jaspe pour tracer un nouveau chemin qu’ils pourraient emprunter tous deux sans avoir à revenir sur leurs pas. Grisold le suivait comme le Petit Poucet suivait ses cailloux, l’observant élever un pont aussi précieux que tortueux jusqu’à toucher la lune qui, à leur approche, se fora d’un large trou noir aux airs d‘éclipse. C’était une porte, une porte vers un monde dont on ne distinguait rien, dont la noirceur totale n’avait d’égales de la tiédeur et la lourdeur de l’air. Passant de concert une jambe à travers l’anneau, ils s’y laissèrent chuter pendant une éternité qui ne leur parut être que quelques secondes. Leurs corps, las d’un tel voyage, se déposèrent mollement sur un sol de jaspe aux dessins fastueux qui se reconstituait lentement autour d’eux.
Rien d’autre que ce sol ne composait cette nouvelle réalité. Ceints par un rideau ombreux, ils ne voyaient pas plus loin que leurs pieds nus. Bartholomew se figea, retraçant dans son esprit les motifs du carrelage froid comme s’il cherchait à y retrouver un souvenir. Grisold s’avança alors, plus sereine que lui face à l’obscurité opaque qui leur barrait la vue. Le cerne blanc entre les pierres portait à mesure de ses pas des teintes carmines irrégulières dessinant un réseau qui prenait sa source plus loin devant eux. Silencieuse, elle explorait l’ombre comme elle foulait la forêt, tendant en arrière une main rassurante qu’il ne se priva pas de saisir.
Grisold cilla, son pied butant contre quelque chose de froid, d’humide et de tendre. Un petit loup de laine tricoté gisait là, gonflé d’eau et de moisissure. Bartholomew le fixa un temps avant de s’en approcher, le visage blême. Il toucha du bout du doigt son ancien compagnon comme l’enfant touche du bout de son bâton le cadavre d’un sans-abri mort sous son drap, puis eut un mouvement de recul instinctif quand ce dernier, suintant sang et grouillants plus qu’eau, se dressa sur ses pattes désarticulées avant de s’enfuir dans la course saccadée d’un automate. Alors que Bartholomew s’apprêtait à guider Grisold vers un autre monde plus sûr, une mélodie élégiaque fredonnée s’éleva au fond de la pièce, une mélodie qui sembla le frapper au plus profond de son être, lui arrachant quelques larmes que ses yeux, ronds de terreur, ne purent retenir. Une nuée de frissons traversèrent son corps alors qu’il attrapait la main de son aimée, s’efforçant de faire renaître autour d’eux la clairière fleurie aux herbes hautes.

https://youtu.be/JFUsPfuwjpw?list=RDJFUsPfuwjpw Pour la mélodie, sans les paroles !
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Re: Bartholomew Swett - Songes

Message par Bartholomew Swett » dim. févr. 10, 2019 9:10 pm

SONGES INTEMPORELS
Swett s'était réfugié dans une clairière onirique, clairière quelque peu différente de celle que Grisold lui donnait à voir lorsqu'ils s'abandonnaient tous deux à la rêverie. L'herbe y était d'un vert légèrement bleuté, parsemée çà et là de quelques fleurs rouges aux tiges rases et aux pétales ronds. Le ciel y était voilé et gris comme après l'abdication temporaire du soleil ; bien que différente, elle n'en restait pas moins belle et apaisante. Assis sur un rocher, il attendait. Grisold marchait à travers l’herbe, confiante, les traits déjà moins fatigués que quelques instants plus tôt dans cette réalité qui pesait sur ses épaules. Elle regarda les fleurs d’un œil intrigué puis vint glisser ses bras autour du cou de l’homme, posant sa joue contre son dos. Les yeux clos, il profita un instant de ce contact affectif qu'ils ne s'autorisaient pas souvent en présence des autres. Il agrippa ensuite ses petites mains pour la hisser sur son dos et l'embarquer dans un voyage qu'il avait préparé avec soin.
Tous deux marchaient sur l'Eminence, pointe nue de bâtisses au sud d'un mur qui portait encore l’odeur âcre des carrières dans lesquelles ses pierres avaient été extraites. Au loin, les éclats de voix d'enfants retentissaient et décrochèrent un sourire sincère au porteur. Grisold observaient les chemins de l’Eminence avec des yeux ronds, reconnaissant les lieux, les sons et les odeurs. Instinctivement elle se serra contre Swett, moins à l’aise encore que de coutume au contact des hommes, même ici.
Ils s'arrêtèrent sur un petit surplomb rocailleux. En bas, une plaine s'étendait à perte de vue, toujours couverte de cette herbe grasse et de ces fleurs rouges qui n'étaient plus aujourd'hui. Devant eux, à quelques dizaines de mètres jouaient deux petits garçons, se courant après et se roulant dans l'herbe. L'un était roux, plutôt mince, mais grand comme les blés trop mûrs. Il portait de petites lunettes en demi-lunes qui était alors à la mode une trentaine d'années plus tôt. L'autre était plus petit, chétif, et son teint maladif se rehaussait de rouge aux joues alors qu'il courait, le visage déchiré du sourire béat de l'innocence. Bartholomew s'assit sur le petit promontoire et commença à regarder les deux mouflets, une main rassurante dans le dos de Grisold.
Ta réalité est dure depuis notre retour. Je ne veux plus que tes rêves le soient aussi, lui murmura-t-il entre ses lèvres, les yeux toujours rivés sur la danse chaotique des deux figures au loin.
Grisold regarda les garçonnets jouer avec un sourire tendre pour le chétif au teint de lune. Elle se blottit près de Swett sans se faire prier, savourant la caresse sur son dos.
La réalité n’est pas dure si tu es là. Comment s’appelle-t-il ? poursuivit-elle, désignant le garçon roux.
Peverell Atterton, mon cousin, répondit-il en penchant la tête pour l'appuyer contre celle de Grisold, un regard tendre sous le masque d'ombre projeté par ses sourcils, nous nous amusions beaucoup tous les deux, jusqu'à en perdre le souffle, et parfois la santé.
Peverell Atterton, répéta Grisold presque studieusement, gardant le nom, est-il passé de l’autre côté ?
Non, il voyage un peu partout comme je le faisais avant de vous rejoindre. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis un petit moment, mais je suis sûr qu'il va bien, dit-il, opinant pour lui-même.
Alors c’est bien, conclut-elle le regard paisible et curieux à la fois, Je suis sure que tu vas gagner.
Pendant que Grisold pariait sur l'issue de la joute, Swett observait le ciel. Une buse fendit les airs devant eux pour venir agripper un mulot qui tentait de fuir pour sa vie. Swett se leva, comme s'il venait de recevoir un signal, tendant la main à Grisold. Il ne voulait lui montrer que de belles choses.
Je n'en ai pas eu le temps, continuons, dit-il en prenant le pas.
Alors que le couple s'éloignait et dépassait les deux enfants, le bruit des jeux s'arrêtèrent tandis qu'une voix grave et forte déchirait le silence, appelant le prénom du petit brun avec peu de bienveillance. Peu après, une autre voix se fit entendre, douce et étouffée, l'appelant à nouveau avec beaucoup plus de tendresse, un brin de compassion décelable dans son timbre. Swett ne se retourna pas, pressant le pas pour que le rêve ne perde pas la joie qu'il voulait offrir à sa moitié. Conformément à ses propres règles Grisold suivit Swett sans se retourner, sans poser de questions, serrant sa main avec la même confiance aveugle qu’elle lui accordait toujours.

Une fois éloignés, Swett s'arrêta à nouveau, passant Grisold devant lui en la tenant par les épaules. Il ferma alors les yeux pour que le monde change autour d'eux. L'herbe se teinta de jaune et d'ocre chaud ; de petites plantes vertes, blanches et bleues poussant çà et là. Des troncs bruns et tordus percèrent le sol pour s'élever dans une danse, se garnissant de feuilles aux tons vibrants de rouge et d’orange. Ronces, rosiers, lichens et champignons s'ajoutèrent au tableau, dépeignant une Drustvar automnale. Une petite biche blanche s'approcha de la main de Grisold tentant de lui téter le bout du doigt tandis que cette dernière écarquillait des yeux émerveillés, semblant reconnaître l’endroit sans qu’il ne lui soit particulièrement familier, un peu comme une vieille connaissance de famille. Elle abandonna ses doigts à la petite biche avant de caresser doucement son cou. Bartholomew la fit marcher entre les arbres, s'arrêtant parfois devant un fraisier sauvage pour lui prélever quelques fruits juteux. Dans un coin, de grandes installations de pierres gravées de runes s'élevaient, couvertes de mousse et de champignons.
Des âmes anciennes vivent ici... finit par lâcher Grisold en volant quelques fraises à Swett.
Très anciennes. La terre des Drusts que nos ancêtres ont délogés pour y établir des colonies. Reconnais-tu ces runes ? demanda l’homme avec un brin d’espoir et de curiosité. Grisold pencha la tête et hocha lentement tout en parcourant les symboles creusés dans la pierre.
La course de Soren et le rythme des saisons. C’est familier, rétorqua-t-elle la bouche à moitié pleine.
Il y en a plein d'autres dans mes rêves, mais il me faudrait cent nuits pour te les partager toutes. Viens.

Swett continua de la trainer au cœur de la forêt, dépassant le point d'eau où s'abreuvait un immense cerf aux bois d'argent. Il se dégagea un passage entre les ronces et débarrassa l'entrée d'une grotte qu'il semblait bien connaitre. Dedans perduraient encore le bois d'une torche et quelques os d'un repas. Les murs étaient marqués de mains, petites comme gigantesques, de runes et de petits messages qu'il laissa à Grisold le loisir d'étudier. Elle posa ses mains dans les traces d’autres mains, observant les peintures et les runes avec curiosité, tandis que lui observait les traces de son passage, une peau comme duvet laissée sur le sol, un feu aux braises encore rouges, quelques livres jetés là et une petite pile de couteaux et outils divers. Il se retourna après un court inventaire et commença à guetter l'entrée, assis dans un coin, à l'écart du feu comme s'il voulait être spectateur plutôt qu'acteur. Grisold découvrait et redécouvrait d'une certaine manière les runes et les traces anciennes laissées là par des inconnus incroyablement familiers. Elle semblait être envahie d'une sensation étrange, comme si soudainement elle avait eu un passé, et des origines. Elle passait ses mains sur des objets qu'elle n'avait jamais vus mais qu'elle connaissait pourtant, médusée.
Quelques minutes passèrent sous cette atmosphère d'innocente curiosité. Un homme entra dans la grotte, couvert d'une capuche de cuir et vêtu comme l'était Swett pour leur première rencontre. Sa chemise tachée de sang et boitillant, ce fantôme du passé vint s'asseoir sur son couchage, ravivant le feu. Grisold délaissa son exploration pour s'intéresser à l'homme avec une curiosité avide, détaillant les traits sous la capuche. Elle avait face à elle une copie en tout point similaire à celui qu'elle voyait chaque jour, peut-être l'homme était-il un brun plus sali et asséché par la fatigue, mais rien de bien différent. Sortant de sa poche un couteau étrange qu'il avait volé à ses agresseurs, il commença à soigner ses blessures sous l'œil attentif de la louve et de son jumeau d'un autre temps.
Tu étais ici. Qui t'a agressé ? l’interrogea-t-elle sans détacher son regard du double passé de Swett.
Une vieille femme. Une mauvaise sorcière, lui avoua-t-il simplement, guettant toujours l’entrée. Quelques minutes passèrent et une ombre se projeta dans la grotte, une ombre épaisse et complexe accompagnée d'un souffle froid comme le blizzard. La silhouette diaphane de Bartholomew leva des yeux peu sereins, fixant impuissant la chose qui s'approchait. L’ours massif fait de branches et de feuilles, d'os et de mousse se dirigea vers Bartholomew qui, dans un geste défensif pointa la dague sacrificielle de la sorcière vers lui. L'ours s'arrêta et ouvrit une large gueule d’où s’échappèrent une lueur azur et une brume glaciale.
Les sorcières du sabbat vous ont pris pour cible, étranger. Vous foulez nos bois sans les souiller par soif de connaissances mais votre curiosité vous pousse à vous approcher des masures abandonnées qu’elles occupent, déclara-t-il d’une voix d’outre-tombe.
Grisold écarquilla les yeux, à la fois soucieuse et inquiète malgré elle pour l'ombre du passé de Swett, mais tout autant partagée par la curiosité pour l'apparence du druide qui se tenait là. L'ombre de l’homme se calma et posa son arme, conscient que l'ursidé n'était pas à la solde de la sorcière. Le parlépine s'approcha alors, posant sa patte contre le torse de Swett, soignant ses blessures en invoquant les esprits de la nature. Il reposa ensuite sa patte sur le sol, et fit le tour du feu pour s'allonger contre la pierre, au fond de sa tanière.
Je suis Anton Fletch, et vous êtes chez moi. Mais aussi chez vous, conclut-il.
Anton Fletch... répéta Grisold en s'approchant du druide, peinant quelque peu à le considérer autrement que comme une apparition onirique. Elle apposa ses mains inutilement sur sa peau, autour de son museau, comme pour en considérer les mesures. J'ignorais que de tels êtres existaient encore... J'aurais dû rester là-bas et chercher... ajouta-t-elle. Alors que Grisold effleurait le crane nu de la bête du bout des doigts, l’ombre du druide qui ne la voyait pas jusque-là tressaillit et la fixa dans les yeux, comme si ses sens lui permettaient d’entrevoir les multiples plans de la réalité. Grisold resta un moment saisie par le contact avec le druide puis retira sa main cérémonieusement. Après quelques instants, ce dernier ce recoucha sans piper mot, tirant sous sa patte le corps blessé de Swett pour en être son gardien le temps d’une nuit.
Ils existent encore et passent le flambeau à de plus jeunes druides chaque année, mais ils se font rare depuis la réapparition des sorcières et de leurs créatures physiquement semblables. Les hommes les confondent et les chassent, ou en ont simplement peur, récita Bartholomew, comme une vieille leçon. Fletch ne m'a jamais raconté l'histoire de ces parlépine, mais leur magie vient des Drusts et je suppose que nos propres sorciers des moissons viennent d'eux aussi, ajouta-t-il en croisant les bras sur ses genoux.
Je croyais... Il y a tellement de questions, se murmura Grisold pour elle-même en secouant la tête, une once de dépit dans la voix.
L’homme lui murmura alors quelques mots en retour qui lui valurent un baiser de gratitude, et d’un battement de cils il fit refleurir les étendues sauvages de la clairière de son aimée.
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