Bartholomew Swett - Songes

Textes et récits divers au sujet des personnages qui font vivre l'unité de la Grisegarde.
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Bartholomew Swett
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Bartholomew Swett - Songes

Message par Bartholomew Swett » jeu. janv. 17, 2019 3:15 pm

Bartholomew Swett ne dormait pas beaucoup. Bartholomew Swett ne dormait pas beaucoup car lorsqu’il le faisait, il rêvait, et comme d’autres ses rêves n’avaient de rêve que le nom.
* AN 9, GILNEAS La porte s’ouvrit brusquement, frappant contre le mur de pierre. Le plancher craqua sous de lourds pas, un, deux, le fracas d’armes jetées sur un râtelier de fer. Le râle sourd de la bête traversait lentement les pièces à mesure qu’il s’enfonçait dans la masure ; les portes claquaient entre deux mugissements rauques.
Charlie !... CHARLIE ! braillait le monstre, agacé.
Tel un ours affamé, il cherchait sa proie avec une brutalité sourde, frappant les murs de son poing épais. Dans la petite chambre sous les combles, la mère caressait les cheveux trempés et le front moite de sa progéniture, fredonnant une mélodie élégiaque dont elle seule connaissait les paroles ; ne mettant pourtant pas de mots dessus, pas encore.
CHARLIE ! hurla une nouvelle fois Sirius, poussant la porte de la chambre. Les narines dilatées et l’air mauvais du mastiff incité à la chasse, il posa son regard dur et froid sur sa femme et son fils. La jeune femme enfonça son visage dans la main du petit qu’elle tenait, et lui ouvrit ses yeux pour les plonger dans ceux de son père, pour contempler les prunelles vitreuses du monstre qui s’approchait.
Tu pourrais répondre quand on t’appelle, Charlie, dit-il d’un ton toujours aussi farouche. Qu’est-ce qu’il a encore ?!
Il... Il est tombé malade, Sirius, répondit faiblement Charlie, comme si elle transgressait la loi du silence de la façon la plus effrontée qu’il soit, la pluie et les vents froids s’infiltrent dans sa chambre, ne le blâme pas je t’en prie…
Sirius grogna un instant, s’approchant du lit sans quitter son fils du regard. Il tira d’un geste brusque l’épaisse couverture de laine qui gardait le petit Bartholomew au chaud afin de mieux apprécier la chétivité et la faiblesse de sa descendance. L’attrapant par le bras, il se mit en tête de le secouer un peu avant de le laisser retomber sur sa couche.
Je pensais que tu m’avais donné un fils, déclara-t-il avec dédain en passant son regard sur sa jeune épouse. Charlie se releva, le visage fatigué et marqué par la crainte, se dirigeant vers son mari avec l’illusion que se jeter dans ses bras le calmerait. Charlie était une femme bien naïve qui était tombé dans un piège sinistre. Sirius posa sur sa joue, avec une douceur feinte, une main rustre qui pouvait couvrir son visage tout entier, ce qu’il fit. Enfonçant ses doigts dans les joues de son épouse, il l’entraîna dans le couloir et claqua la porte derrière lui.
Le petit garçon laissa ses paupières retomber, épuisé par les fièvres et une peur viscérale. Récupérant comme il le pouvait sa couverture, il s’engouffra sous elle jusqu’à disparaître, jusqu’à ne plus former qu’une masse écrue et informe se raidissant et sursautant au rythme des claquements du cuir qui déchirait les chairs douces et tendres de sa mère. Alors que le silence régnait à nouveau, les gonds de la porte de la petite chambre hurlèrent quelques secondes.
À ton tour…
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Message par Bartholomew Swett » sam. févr. 02, 2019 2:07 pm

AN 28, CAMP D’ENTRAÎNEMENT DU FRONT DE LIBERATION DE GILNEAS Une pluie glaciale battait les visages émaciés et épuisés de ceux qui avaient rejoint les rangs du Front de Libération de Gilnéas. Devant le jeune homme toujours affublé de ses loques déchiquetées de bagnard se tenaient des centaines d’hommes et de femmes, parfois même d’enfants, qui n’avaient pas souhaité abandonner leurs terres, ou qui n’avaient tout simplement pas pu. Tous étaient là, entassés, les pieds ou les pattes s’enfonçant dans une glaise encore rouge sang, attendant les paroles de l’ancien Seigneur du Nord et de ses lieutenants. Sur un coin de l’estrade de fortune, la silhouette frêle d’une jeune femme aux cheveux de jais que personne ne semble voir observe l’évènement. Bartholomew nageait dans cette mer nauséabonde, la tête basse et les mains rougies, encore tremblantes d’avoir écorché vif quelques soldats réprouvés. Devant lui, un grand loup noir borgne de l’œil droit affichait un certain stoïcisme.
Conrad Hornsby ! cria le lieutenant qui était chargé de partager les recrues entre les différents maîtres d’armes du Front, indiquant à l’ancien détenu une troupe déjà formée d’hommes et de femmes aux physionomies guerrières.
Adam Irving ! continua-t-il, pointant d’un petit mouvement de menton une autre troupe dont Bartholomew ne parvenait pas à évaluer les spécialités.
Bartholomew Swett, dit-il simplement, jugeant d’un regard le bout d’homme qui avait grandi comme une plante malade coupée de toute lumière, avec moi.
L’ombre d’un autre plan pose ses grands yeux céruléens sur le garçon alors que les ténèbres font s’écouler le temps et l’espace.

*
L’odeur du sang rendait l’air du cachot humide et poussiéreux plus irrespirable encore. Bartholomew était ferré nu, bras et jambes tendus aux quatre coins de la cellule, à l’endroit même où de nombreux autres avant lui n’avaient pas résisté aux entraînements insensés du lieutenant Aldwin.
Mon garçon… il va de soi que si tu es encore parmi nous, c’est que tu ne tiens plus réellement à ta vie d’avant, ai-je tors ? Je ne pense pas. D’autres avant toi m’ont beaucoup déçu, tu sais. Je pensais en voyant la lueur dans leurs yeux qu’ils avaient au moins une once de force mentale, en dépit d’être fichus comme des ronces malades, dit le vieillard en relevant le visage torturé du jeune homme. J’attends de toi que tu passes cette épreuve pour montrer l’exemple à tes camarades, auquel cas vous ne vaudrez plus rien et vous ne ferez rien d’autre qu’être jetés comme gueuleton aux réprouvés pour les appâter.
L’entrainement visait à travailler la rapidité des changements de forme et à faire de cette rapidité une arme quasi-imparable. Les consignes avaient été claires, et le jeune loup ne pouvait faire autrement que de se soumettre aux ordres. Bartholomew revêtit ainsi lentement une forme lupine qu’il ne maîtrisait encore que peu avant de reprendre dans la foulée forme humaine. La transformation était atrocement douloureuse et lente, si bien qu’une seule semblait déjà l’avoir vidé de toute énergie. Assise sur une couche de bagnard, la petite louve regarde avec dégoût ce dont elle a encore le souvenir.
Lorsque le loup ne laissait plus place à l’homme, et que l’homme ne pouvait se faire loup plus longtemps, le tison menaçant prenait la relève. Rien de tel qu’une vive et longue douleur pour faire perdre ses moyens à l’homme et épuiser le loup rendu farouche. Malgré lui et indépendamment de sa volonté Bartholomew devenait plus rapide jour après jour, nuit après nuit. La femme-enfant n’a pas bougé, comme hors du temps.
La lune ronde passa deux fois dans le ciel étoilé, illuminant au travers d’une grille l’intérieur de la cellule. Le tison n’était plus utile, la ronce chétive se piquait avec ses propres épines. L’homme devenait loup comme il respirait. L’observatrice affiche une moue indescriptible et, diaphane, disparaît de son piédestal.
Modifié en dernier par Bartholomew Swett le dim. févr. 10, 2019 5:00 pm, modifié 1 fois.

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Message par Bartholomew Swett » mar. févr. 05, 2019 11:42 pm

DATE INCONNUE, LIEU INCONNU
Lorsque leurs doigts s’entrecroisaient, l’un suivait l’autre dans un monde onirique dont les portes ne semblaient s’entrouvrir que pour eux.
Grisold marchait entre les herbes hautes d’une clairière fleurie, cheveux et tunique blanche s’envolant sous le souffle d’un vent doux et apaisant. S’asseyant sur les touffes grasses elle prononça son nom et l’attendit en fixant l’horizon. Lui ne se figurait pas de tels paradis et il devait pour la rejoindre suivre consciencieusement le fil irisé qui se tendait devant lui. Sortant de sa propre torpeur il se dirigea vers celle qui murmurait son nom entre les mondes, apportant avec lui l’étrangeté de ses rêves. Entre les fleurs de la louve poussèrent alors quelques carreaux impromptus d’un carrelage somptueux de jaspe vert qu’elle regarda avec une vive curiosité. Désireux de ne pas détruire son Eden, Bartholomew tenta de chasser de son esprit le lieu dans lequel il s’était plongé, ramassant un à un sur son chemin les petites pièces de jaspe qu’il déposa dans un repli de sa longue chemise de lin.
Où allais-tu Bartholomew ? lança Grisold alors qu’il arrivait à son niveau, la regardant caresser de ses pieds nus l’herbe tiède de la plaine.
Je ne sais pas, Grisold. J'explore encore ce sol dont je ne me rappelle que le dessin et la couleur, lui répondit-il d’une voix encore teintée de frustration et de perplexité.
Montre-moi, rétorqua-t-elle rapidement, laissant entrevoir dans ses grands yeux azur une simple curiosité, toute naturelle.
Bartholomew hocha la tête et fit demi-tour après avoir goûté à quelques bouffées d’un air qui contrairement au sien n’était pas vicié. Il commença alors à semer devant lui par petites poignées les morceaux de jaspe pour tracer un nouveau chemin qu’ils pourraient emprunter tous deux sans avoir à revenir sur leurs pas. Grisold le suivait comme le Petit Poucet suivait ses cailloux, l’observant élever un pont aussi précieux que tortueux jusqu’à toucher la lune qui, à leur approche, se fora d’un large trou noir aux airs d‘éclipse. C’était une porte, une porte vers un monde dont on ne distinguait rien, dont la noirceur totale n’avait d’égales de la tiédeur et la lourdeur de l’air. Passant de concert une jambe à travers l’anneau, ils s’y laissèrent chuter pendant une éternité qui ne leur parut être que quelques secondes. Leurs corps, las d’un tel voyage, se déposèrent mollement sur un sol de jaspe aux dessins fastueux qui se reconstituait lentement autour d’eux.
Rien d’autre que ce sol ne composait cette nouvelle réalité. Ceints par un rideau ombreux, ils ne voyaient pas plus loin que leurs pieds nus. Bartholomew se figea, retraçant dans son esprit les motifs du carrelage froid comme s’il cherchait à y retrouver un souvenir. Grisold s’avança alors, plus sereine que lui face à l’obscurité opaque qui leur barrait la vue. Le cerne blanc entre les pierres portait à mesure de ses pas des teintes carmines irrégulières dessinant un réseau qui prenait sa source plus loin devant eux. Silencieuse, elle explorait l’ombre comme elle foulait la forêt, tendant en arrière une main rassurante qu’il ne se priva pas de saisir.
Grisold cilla, son pied butant contre quelque chose de froid, d’humide et de tendre. Un petit loup de laine tricoté gisait là, gonflé d’eau et de moisissure. Bartholomew le fixa un temps avant de s’en approcher, le visage blême. Il toucha du bout du doigt son ancien compagnon comme l’enfant touche du bout de son bâton le cadavre d’un sans-abri mort sous son drap, puis eut un mouvement de recul instinctif quand ce dernier, suintant sang et grouillants plus qu’eau, se dressa sur ses pattes désarticulées avant de s’enfuir dans la course saccadée d’un automate. Alors que Bartholomew s’apprêtait à guider Grisold vers un autre monde plus sûr, une mélodie élégiaque fredonnée s’éleva au fond de la pièce, une mélodie qui sembla le frapper au plus profond de son être, lui arrachant quelques larmes que ses yeux, ronds de terreur, ne purent retenir. Une nuée de frissons traversèrent son corps alors qu’il attrapait la main de son aimée, s’efforçant de faire renaître autour d’eux la clairière fleurie aux herbes hautes.

https://youtu.be/JFUsPfuwjpw?list=RDJFUsPfuwjpw Pour la mélodie, sans les paroles !

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Message par Bartholomew Swett » dim. févr. 10, 2019 9:10 pm

SONGES INTEMPORELS
Swett s'était réfugié dans une clairière onirique, clairière quelque peu différente de celle que Grisold lui donnait à voir lorsqu'ils s'abandonnaient tous deux à la rêverie. L'herbe y était d'un vert légèrement bleuté, parsemée çà et là de quelques fleurs rouges aux tiges rases et aux pétales ronds. Le ciel y était voilé et gris comme après l'abdication temporaire du soleil ; bien que différente, elle n'en restait pas moins belle et apaisante. Assis sur un rocher, il attendait. Grisold marchait à travers l’herbe, confiante, les traits déjà moins fatigués que quelques instants plus tôt dans cette réalité qui pesait sur ses épaules. Elle regarda les fleurs d’un œil intrigué puis vint glisser ses bras autour du cou de l’homme, posant sa joue contre son dos. Les yeux clos, il profita un instant de ce contact affectif qu'ils ne s'autorisaient pas souvent en présence des autres. Il agrippa ensuite ses petites mains pour la hisser sur son dos et l'embarquer dans un voyage qu'il avait préparé avec soin.
Tous deux marchaient sur l'Eminence, pointe nue de bâtisses au sud d'un mur qui portait encore l’odeur âcre des carrières dans lesquelles ses pierres avaient été extraites. Au loin, les éclats de voix d'enfants retentissaient et décrochèrent un sourire sincère au porteur. Grisold observaient les chemins de l’Eminence avec des yeux ronds, reconnaissant les lieux, les sons et les odeurs. Instinctivement elle se serra contre Swett, moins à l’aise encore que de coutume au contact des hommes, même ici.
Ils s'arrêtèrent sur un petit surplomb rocailleux. En bas, une plaine s'étendait à perte de vue, toujours couverte de cette herbe grasse et de ces fleurs rouges qui n'étaient plus aujourd'hui. Devant eux, à quelques dizaines de mètres jouaient deux petits garçons, se courant après et se roulant dans l'herbe. L'un était roux, plutôt mince, mais grand comme les blés trop mûrs. Il portait de petites lunettes en demi-lunes qui était alors à la mode une trentaine d'années plus tôt. L'autre était plus petit, chétif, et son teint maladif se rehaussait de rouge aux joues alors qu'il courait, le visage déchiré du sourire béat de l'innocence. Bartholomew s'assit sur le petit promontoire et commença à regarder les deux mouflets, une main rassurante dans le dos de Grisold.
Ta réalité est dure depuis notre retour. Je ne veux plus que tes rêves le soient aussi, lui murmura-t-il entre ses lèvres, les yeux toujours rivés sur la danse chaotique des deux figures au loin.
Grisold regarda les garçonnets jouer avec un sourire tendre pour le chétif au teint de lune. Elle se blottit près de Swett sans se faire prier, savourant la caresse sur son dos.
La réalité n’est pas dure si tu es là. Comment s’appelle-t-il ? poursuivit-elle, désignant le garçon roux.
Peverell Atterton, mon cousin, répondit-il en penchant la tête pour l'appuyer contre celle de Grisold, un regard tendre sous le masque d'ombre projeté par ses sourcils, nous nous amusions beaucoup tous les deux, jusqu'à en perdre le souffle, et parfois la santé.
Peverell Atterton, répéta Grisold presque studieusement, gardant le nom, est-il passé de l’autre côté ?
Non, il voyage un peu partout comme je le faisais avant de vous rejoindre. Je n'ai pas eu de nouvelles depuis un petit moment, mais je suis sûr qu'il va bien, dit-il, opinant pour lui-même.
Alors c’est bien, conclut-elle le regard paisible et curieux à la fois, Je suis sure que tu vas gagner.
Pendant que Grisold pariait sur l'issue de la joute, Swett observait le ciel. Une buse fendit les airs devant eux pour venir agripper un mulot qui tentait de fuir pour sa vie. Swett se leva, comme s'il venait de recevoir un signal, tendant la main à Grisold. Il ne voulait lui montrer que de belles choses.
Je n'en ai pas eu le temps, continuons, dit-il en prenant le pas.
Alors que le couple s'éloignait et dépassait les deux enfants, le bruit des jeux s'arrêtèrent tandis qu'une voix grave et forte déchirait le silence, appelant le prénom du petit brun avec peu de bienveillance. Peu après, une autre voix se fit entendre, douce et étouffée, l'appelant à nouveau avec beaucoup plus de tendresse, un brin de compassion décelable dans son timbre. Swett ne se retourna pas, pressant le pas pour que le rêve ne perde pas la joie qu'il voulait offrir à sa moitié. Conformément à ses propres règles Grisold suivit Swett sans se retourner, sans poser de questions, serrant sa main avec la même confiance aveugle qu’elle lui accordait toujours.

Une fois éloignés, Swett s'arrêta à nouveau, passant Grisold devant lui en la tenant par les épaules. Il ferma alors les yeux pour que le monde change autour d'eux. L'herbe se teinta de jaune et d'ocre chaud ; de petites plantes vertes, blanches et bleues poussant çà et là. Des troncs bruns et tordus percèrent le sol pour s'élever dans une danse, se garnissant de feuilles aux tons vibrants de rouge et d’orange. Ronces, rosiers, lichens et champignons s'ajoutèrent au tableau, dépeignant une Drustvar automnale. Une petite biche blanche s'approcha de la main de Grisold tentant de lui téter le bout du doigt tandis que cette dernière écarquillait des yeux émerveillés, semblant reconnaître l’endroit sans qu’il ne lui soit particulièrement familier, un peu comme une vieille connaissance de famille. Elle abandonna ses doigts à la petite biche avant de caresser doucement son cou. Bartholomew la fit marcher entre les arbres, s'arrêtant parfois devant un fraisier sauvage pour lui prélever quelques fruits juteux. Dans un coin, de grandes installations de pierres gravées de runes s'élevaient, couvertes de mousse et de champignons.
Des âmes anciennes vivent ici... finit par lâcher Grisold en volant quelques fraises à Swett.
Très anciennes. La terre des Drusts que nos ancêtres ont délogés pour y établir des colonies. Reconnais-tu ces runes ? demanda l’homme avec un brin d’espoir et de curiosité. Grisold pencha la tête et hocha lentement tout en parcourant les symboles creusés dans la pierre.
La course de Soren et le rythme des saisons. C’est familier, rétorqua-t-elle la bouche à moitié pleine.
Il y en a plein d'autres dans mes rêves, mais il me faudrait cent nuits pour te les partager toutes. Viens.

Swett continua de la trainer au cœur de la forêt, dépassant le point d'eau où s'abreuvait un immense cerf aux bois d'argent. Il se dégagea un passage entre les ronces et débarrassa l'entrée d'une grotte qu'il semblait bien connaitre. Dedans perduraient encore le bois d'une torche et quelques os d'un repas. Les murs étaient marqués de mains, petites comme gigantesques, de runes et de petits messages qu'il laissa à Grisold le loisir d'étudier. Elle posa ses mains dans les traces d’autres mains, observant les peintures et les runes avec curiosité, tandis que lui observait les traces de son passage, une peau comme duvet laissée sur le sol, un feu aux braises encore rouges, quelques livres jetés là et une petite pile de couteaux et outils divers. Il se retourna après un court inventaire et commença à guetter l'entrée, assis dans un coin, à l'écart du feu comme s'il voulait être spectateur plutôt qu'acteur. Grisold découvrait et redécouvrait d'une certaine manière les runes et les traces anciennes laissées là par des inconnus incroyablement familiers. Elle semblait être envahie d'une sensation étrange, comme si soudainement elle avait eu un passé, et des origines. Elle passait ses mains sur des objets qu'elle n'avait jamais vus mais qu'elle connaissait pourtant, médusée.
Quelques minutes passèrent sous cette atmosphère d'innocente curiosité. Un homme entra dans la grotte, couvert d'une capuche de cuir et vêtu comme l'était Swett pour leur première rencontre. Sa chemise tachée de sang et boitillant, ce fantôme du passé vint s'asseoir sur son couchage, ravivant le feu. Grisold délaissa son exploration pour s'intéresser à l'homme avec une curiosité avide, détaillant les traits sous la capuche. Elle avait face à elle une copie en tout point similaire à celui qu'elle voyait chaque jour, peut-être l'homme était-il un brun plus sali et asséché par la fatigue, mais rien de bien différent. Sortant de sa poche un couteau étrange qu'il avait volé à ses agresseurs, il commença à soigner ses blessures sous l'œil attentif de la louve et de son jumeau d'un autre temps.
Tu étais ici. Qui t'a agressé ? l’interrogea-t-elle sans détacher son regard du double passé de Swett.
Une vieille femme. Une mauvaise sorcière, lui avoua-t-il simplement, guettant toujours l’entrée. Quelques minutes passèrent et une ombre se projeta dans la grotte, une ombre épaisse et complexe accompagnée d'un souffle froid comme le blizzard. La silhouette diaphane de Bartholomew leva des yeux peu sereins, fixant impuissant la chose qui s'approchait. L’ours massif fait de branches et de feuilles, d'os et de mousse se dirigea vers Bartholomew qui, dans un geste défensif pointa la dague sacrificielle de la sorcière vers lui. L'ours s'arrêta et ouvrit une large gueule d’où s’échappèrent une lueur azur et une brume glaciale.
Les sorcières du sabbat vous ont pris pour cible, étranger. Vous foulez nos bois sans les souiller par soif de connaissances mais votre curiosité vous pousse à vous approcher des masures abandonnées qu’elles occupent, déclara-t-il d’une voix d’outre-tombe.
Grisold écarquilla les yeux, à la fois soucieuse et inquiète malgré elle pour l'ombre du passé de Swett, mais tout autant partagée par la curiosité pour l'apparence du druide qui se tenait là. L'ombre de l’homme se calma et posa son arme, conscient que l'ursidé n'était pas à la solde de la sorcière. Le parlépine s'approcha alors, posant sa patte contre le torse de Swett, soignant ses blessures en invoquant les esprits de la nature. Il reposa ensuite sa patte sur le sol, et fit le tour du feu pour s'allonger contre la pierre, au fond de sa tanière.
Je suis Anton Fletch, et vous êtes chez moi. Mais aussi chez vous, conclut-il.
Anton Fletch... répéta Grisold en s'approchant du druide, peinant quelque peu à le considérer autrement que comme une apparition onirique. Elle apposa ses mains inutilement sur sa peau, autour de son museau, comme pour en considérer les mesures. J'ignorais que de tels êtres existaient encore... J'aurais dû rester là-bas et chercher... ajouta-t-elle. Alors que Grisold effleurait le crane nu de la bête du bout des doigts, l’ombre du druide qui ne la voyait pas jusque-là tressaillit et la fixa dans les yeux, comme si ses sens lui permettaient d’entrevoir les multiples plans de la réalité. Grisold resta un moment saisie par le contact avec le druide puis retira sa main cérémonieusement. Après quelques instants, ce dernier ce recoucha sans piper mot, tirant sous sa patte le corps blessé de Swett pour en être son gardien le temps d’une nuit.
Ils existent encore et passent le flambeau à de plus jeunes druides chaque année, mais ils se font rare depuis la réapparition des sorcières et de leurs créatures physiquement semblables. Les hommes les confondent et les chassent, ou en ont simplement peur, récita Bartholomew, comme une vieille leçon. Fletch ne m'a jamais raconté l'histoire de ces parlépine, mais leur magie vient des Drusts et je suppose que nos propres sorciers des moissons viennent d'eux aussi, ajouta-t-il en croisant les bras sur ses genoux.
Je croyais... Il y a tellement de questions, se murmura Grisold pour elle-même en secouant la tête, une once de dépit dans la voix.
L’homme lui murmura alors quelques mots en retour qui lui valurent un baiser de gratitude, et d’un battement de cils il fit refleurir les étendues sauvages de la clairière de son aimée.

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Message par Bartholomew Swett » lun. févr. 18, 2019 3:27 pm

ROYAUME DE GILNEAS, ANS 18 et 24 Les deux corps atoniques s'enfoncèrent dans les eaux noires de la rivière où plus aucune lumière ne pénétrait. Touchant le fond de sable de leurs épaules, il se perça sous leur poids, les laissant sombrer plus encore. Les deux précipices qu'ils avaient créés laissaient une fine pluie de sable s'écouler de l'autre côté, comme s'ils se trouvaient nageant dans le Grand Sablier, entre vie et mort. Leurs corps qui coulaient continuèrent jusqu’à se retrouver flottants à la surface comme si les univers s'étaient inversés. L'air froid frappa leurs visages assoupis et les deux âmes se réveillèrent lentement, échoués sur une rive de sable incolore. L'eau ruisselant sur leurs peaux était épaisse et grasse, aussi épaisse que l'obscurité qui les entourait. Sur le sable se dressait face à tout un monde une unique porte de bois.
Grisold se leva la première en s’ébrouant, regardant avec étonnement le sable qu’elle laissa couler entre ses doigts fins avant de s’épousseter et de contempler la porte.

Tu connais cette porte ? demanda-t-elle.
Bartholomew peinait encore à sortir de sa torpeur, se redressant difficilement comme si tout le poids de l'eau avait broyé son corps. Une fois debout, il marcha sur le sable sans répondre, s'approchant de la porte pour en définir le grain du bout des doigts.
C'était la porte de ma chambre, dit-il après un temps, touchant çà et là quelques bosselures et crevasses laissées par les coups répétés d'objets et de corps.

Il mit alors la main sur la poignée à demi arrachée et poussa la porte qui n'était attachée à aucun mur. Rien d'autre que l'obscurité n'apparut derrière, si ce n'est, au sol, le même sable incolore. Ce passage ne menait-il vers rien ? Ou peut-être que l'homme n'avait pas réellement ouvert la porte ? Il jeta un regard teinté d’incompréhension à Grisold qui lui tendit en retour une fiole fermée d’un bouchon de liège, lui souriant comme elle ne souriait qu’à lui, ses yeux trahissant son calme et sa résolution. Dans la bulle de verre s'égayait une luciole qui diffusait une lueur d'un vert tendre et d'une incroyable clarté.

Tu as oublié quelque chose, Bartholomew Swett.

L’homme récupéra la fiole dans laquelle vivait cette luciole qui semblait ne jamais pouvoir d'éteindre. Remerciant Grisold d'un sourire, il ferma les yeux et, tendant son bras au travers de la porte, fit le tour de son esprit afin de dénicher les quelques loquets encore fermés qui l'empêchaient d'ouvrir véritablement le passage. Quelques minutes passèrent sans que rien ne change, puis, le sable incolore se parsema progressivement de lattes de bois, celles d'un parquet sombre et usé mais pourtant ciré comme pour cacher la misère. Il prit alors la main de Grisold et traversa la porte. Bartholomew semblait plus confient qu'à l'ordinaire, comme s'il pénétrait un lieu qui avait jadis été un refuge au tourment. Pourtant, sa main serrait celle de Grisold avec force, toujours aussi moite. La tête baissée mais le regard levé et vif, il avançait comme en terre ennemie, reprenant au sentiment de sécurité une part d'insécurité. Devant eux une fenêtre flottait dans l'obscurité, percée d'un épais rayon lunaire qui se projetait sur le visage d'un jeune garçon d'une petite quinzaine d'années assis sur le rebord d'un lit aux draps somptueux mais délavés et taché d'ocre rouge et jaune. Son corps maigre tremblait et pourtant son visage ecchymosé restait stoïque, fixant la lune d'un air déterminé teinté d'une étrange sournoiserie. à ses côtés, la silhouette d'une femme se dessinait dans la pénombre, nettoyant les blessures de sa progéniture d'une main douce, le visage perdu dans une longue chevelure noire et bouclée.

Elle était belle, dit simplement Grisold en gardant la main de son aimé dans la sienne.
Je ne me souviens plus de son visage, lui répondit-il simplement en baissant les yeux. Il n'y a plus que ses longs cheveux noirs qui flottent dans mes rêves, eux et la douceur molle de sa peau.
C'est la façon dont tu peins sa silhouette, Swett. Pas les détails. Pourquoi ce souvenir ?
Je n'en sais rien, je voulais revoir le sol carrelé et... il s'interrompit et souffla doucement par le nez, ne comprenant pas lui-même ce que ses songes tentaient de lui montrer.

Au son de leurs voix la mère se releva et fit quelques pas vers eux, la tête baissée et enfoncée entre ses épaules comme si elle voulait dissimuler un visage dont elle avait honte. Elle s'arrêta à quelques pas devant eux, leur faisant face, et porta ses mains à sa poitrine dans un geste de prière. Grisold l’observa, une attention dénuée de toute curiosité malsaine pour les traits qu'elle dissimulait volontairement ou non.

Était-elle croyante ?
Elle était très pieuse, oui. Ils l'étaient tous les deux à leur façon.

Swett avait fait mention de son père comme s'il savait qu'il n'était pas loin. Le parquet craqua derrière eux et la porte s'ouvrit dans un grincement similaire à celui qu'elle avait produit en les laissant passer. Un pas lourd résonna, lent et dégageant les nuées d'un air glacial et vicié par l'odeur de la pourriture. Grisold se retourna tout naturellement sans la moindre crainte tout en raffermissant l’emprise de sa main sur celle de Bartholomew, lui murmurant quelques paroles rassurantes, bien consciente de ce qui s’approchait. Pourtant, elle ne voyait rien si ce n’est les quelques traces de pas noires qui se dessinaient lentement sur le parquet telles des taches d’encre. La chose arriva à leur niveau et la lumière verte de la luciole esquissa sur le mur l’ombre mouvante d’un homme presque aussi haut que le plafond et aussi large que le couloir. Le garçon au bord du lit n’avait pas décroché son regard de la lune.

Je ne l’ai pas regardé, dit-il entre ses dents.
Ce n'est pas parce qu'on ne le regarde pas que le danger n'est pas là, lui rétorqua-t-elle, fixant l'ombre avec intensité. Que va-t-il se passer ensuite ?
Ce qu'il s'est passé trop de fois, conclu-il en détournant les yeux alors que l’ombre s’était arrêté devant la femme en prière.

Le temps d’une étincelle Grisold put apercevoir les griffes et les yeux ardents de celle qui portait maintenant le masque de Sirius dans l’esprit de Swett. La tête de la femme se releva brusquement dans un gémissement étouffé de dignité, ses cheveux se soulevant et s’amassant au-dessus de son crâne dans un nœud douloureux. Son visage se dévoila dans ce discret cri de douleur, inexistant. La petite louve fit un geste de la main en vain, comme pour intervenir et empêcher la cruauté d’un être envers un autre, puis revint à son rôle d’observatrice dans un soupire désolé.
A la détresse de sa mère le jeune garçon tourna un regard empreint à la fois de colère et de tristesse vers elle. La forme menaçante se matérialisa alors ; l'homme épais avait de Gilnéen la toute ressemblance qu'il affichait avec les mastiffs du Royaume. Il tenait son épouse par les cheveux, les lèvres tordues, le regard enflammé et pourtant si froid qui passait de la femme à l'enfant. Il tira celle qui n'avait plus de visage jusqu'à disparaître derrière la porte, la Mort sous son masque glaçant le couple d'un sourire narquois et fugace à son passage.

Pourquoi ce souvenir, Bartholomew ?
C'est elle qui choisit, je crois qu'elle veut me montrer quelque chose, lui répondit-il entre ses lèvres, les mâchoires crispées.

La fenêtre se ferma alors brusquement. Le garçon s'était réfugié sous sa couverture qui l'avait déjà tant protégé de la réalité. La pièce s'effaça peu à peu et le parquet fit lentement place au carrelage auquel Swett s'attendait en premier lieu. Il semblait pourtant cette fois aussi brillant que le verre, le jaspe luisant à la clarté de la luciole. Des murmures lointains s'élevèrent doucement autour des deux rêveurs, se faisant de plus en plus présents. Des rires et des cris, des mots plus hauts les uns que les autres et le bruit des flutes trinquant, le lustre s'alluma soudainement, éblouissant ceux qui ne voyaient depuis leur arrivée que la noirceur. Un grand salon se dévoila autour d'eux, salon meublé à la bourgeoise, de fauteuils massifs et de tables sculptés, de tapisseries brodées et de tapis somptueux. Autour d'une petite table couverte de bols et de bouteilles colorés de nombreuses personnes semblaient discuter et festoyer. Grisold fit le tour de l’ameublement, passant une main diaphane sur le velours des fauteuils et du brocard des tentures.

Qui sont ces gens ? demanda-t-elle avec curiosité, étrangère à tout ce qu’elle voyait.
Mon oncle et ma tante, répondit-il, désignant du menton un homme aux cheveux longs et noirs portant de petites lunettes rondes et une barbe fine, ainsi que sa femme assise sur l'un de ses genoux qui dévoilait quant à elle une chevelure courte et rousse, aussi sauvage que ses yeux félins. Peverell... continua-t-il, posant son regard sur le garçon d'une quinzaine d'années qui n'avait pas véritablement changé depuis la dernière fois où Grisold l'avait vu sur l’Eminence, grand et filiforme, portant les mêmes lunettes que son père et fumant une pipe d'os. Bartholomew s’approcha et fit le tour du salon pour détailler les autres. Je ne me souviens plus de son nom, si toutefois je l'ai su un jour. Un ami de mon oncle qui tenait une fabrique de canons qu'il vendait à la fois aux loyalistes et aux rebelles, ajouta-t-il, montrant un homme petit et ventripotent qui mangeait un amuse-bouche à la saucisse. Un banquier, enchaîna-t-il en montrant un autre homme qui semblait plus âgé que Gilnéas elle-même, et lui.. je crois que c'était un autre ami de Crowley.

Dans un coin, la femme brune aux longs cheveux jouait un air mélodieux au clavecin, accompagnant les rires et les mots de chacun.
Grisold écoutait attentivement, cherchant un lien entre tous ces gens et la mère de Bart, songeant aux connexions que cette dernière tentait de nouer entre ses différents éléments du passé. Elle écoutait aussi la musique, peu habituée à ces airs, et à la sophistication des lieux.

Quel est cet endroit ?
Leur maison, aux abords de Quilleport. Mon oncle y tenait salon pour discuter de politique et d'arts, répondit Swett en levant le nez, regardant chaque détail comme s'il avait réellement besoin de se poser la question. En ces temps-là, de politique surtout. Nous complotions, conclut-il, revenant se placer aux côtés de Grisold en posant ses yeux sur les verres d'absinthe laissés sur la table avec leurs morceaux de sucre.
Toi aussi, tu étais là ?
Bien sûr. C'est ici que tout a commencé pour moi, murmura-t-il, déplaçant un livre pour en voir le titre. Mon père était soldat, un loyaliste qui aurait vendu tout ce qu'il avait, femme et enfants compris pour ne serait-ce qu'un salut de son roi. Mon oncle était depuis toujours un vassal de Crowley, du temps où ils vivaient encore au nord, avant le mur.
Alors tu as rejoint la meute de ton oncle pour t'opposer à ton père ?
C'était ma seule motivation. Elle se lisait dans mon regard. Je me fichais bien du mur au fond. Deux enfants n'auraient jamais dû se mêler de politique. Ça n'a rien donné de bon, de toute façon.
Tu as parlé à ta mère de ce que tu faisais là ?
Elle savait, argua-t-il, montrant du doigt la femme au clavecin. Seul lui n'était pas là.
Grisold cligna des yeux, comme si elle semblait seulement consciente de celle qui jouait au clavecin depuis le début, n'imaginant guère que la figure inexistante de la chambre puisse être l'auteure de ces notes.
Elle aussi voulait s'opposer ? s’enquerra-t-elle, la fixant alors plus attentivement.
Elle ne s'est jamais vraiment exprimée, elle ne s'intéressait pas à la politique mais aimait passer du temps avec son frère, sa belle-sœur et son neveu. C’était une femme simple, attachée à sa famille.

Swett passa ses doigts sur les nuques glacées des mutins, d'abord les étrangers, puis son oncle, sa tante et son cousin. Il regarda un temps sa mère et rangea son doigt sans sa chemise comme pour s'interdire le geste. Les unes après les autres, les têtes se détachèrent à son passage et roulèrent sur le sol, teintant l'emplâtre blanc entre le jaspe vert d'un sang noir. La tête de son oncle fut la dernière à tomber, tandis que sa tante et son cousin se dépouillaient à vue d'œil de leur opulence bourgeoise pour ne plus être que de frêles créatures salles et sauvages vêtues de guenilles de lin.

Tu leur en veux ? demanda Grisold, observant la scène avec un détachement prudent, retenant un frisson glacé en voyant les têtes tomber les unes après les autres.
Non, du tout. Je rétablis juste la vérité, la conclusion de notre entreprise. Ils ont tous été exécutés, ma tante et mon cousin dépouillé de tout et jetés au-delà du mur.
Peut-être avait-elle envie de se rappeler ce passé-là, lorsque tout semblait heureux, ajouta Grisold en pointant son index en direction du clavecin.
Peut-être... commença Bartholomew.

Il s'approcha alors en faisant fi de ses craintes et posa sa main sur l'épaule de la femme dont le corps se raidit. Sa robe brune se teinta du sang qui courait dans son dos et ses cheveux se détrempèrent, couverts de cette même substance nauséabonde. Swett senti le corps tomber en arrière, s'affaissant contre la main qu'il tendit pour l'empêcher de se dévoiler à son regard. La main de Swett qui retenait le corps sans vie tremblait, il aurait voulu la lâcher et s'enfuir mais il se devait de conclure ce chapitre et enfin apprendre la vérité. Ses yeux se fixèrent sur le sang qui dégoulinait du petit banc sur lequel elle était assise, s'étalant sur le sol et dessinant la silhouette de la fusée d'une épée. Grisold s'approcha à pas mesurés, étudiant le changement qui s'opérait, s'attendant à quelque nouveau retournement brutal.

— Il n'y a pas d'équilibre ici, jamais. Juste la certitude d'un retournement, comme la lune qui change de face brutalement.

La petite femme passa sa main sur le dos de Swett dans un geste de réconfort qui lui arracha quelques frissons, avant de se glisser aux pieds de la défunte, et de passer un doigt dans la texture visqueuse au sol pour la porter à sa bouche comme si elle y cherchait un indice quelconque. Son visage se tordit alors dans une moue de dégoût, le goût de l'acier emplissant sa bouche jusqu'à lui en donner la nausée, un gout qui donnerait à n'importe qui l'envie de s'arracher la langue mais elle ne semble pas flancher, ou avoir goûté à pire en la matière. Elle se redressa ensuite doucement vers le corps, portant ses mains légèrement ensanglantées vers ses tempes, comme une mère réconforte un enfant malade.

Il est temps de nous parler, murmura-t-elle, traçant un visage sur cette surface lisse, avec pour seule encre le sang déversé au sol alors qu’une bouche se fendait déjà tel un coup d’épée au contact de ses mains. Nous sommes là pour t'entendre, continua-t-elle, apposant sa main sur la poitrine sans vie comme pour lui donner un souffle, puis vers sa gorge pour lui rendre la voix. Charlie.

Le corps sans vie de celle qui répondait à ce nom prononça dans un souffle son dernier mot, "chéri", avant qu'une masse tranchante de sang cristallisé ne sorte de sa bouche dans la continuité de la fusée que son sang formait au sol. Le cristal se planta dans le bois du clavecin.
Grisold ferma les yeux un instant dans un mélange de peine et de répulsion pour ce spectacle horrible tandis que Swett s’était déjà écroulé sur ses genoux comme s'il avait été frappé par le fléau épineux d'un monstre. Il posa sa main sur la garde de l'épée de sang comme pour saisir la flaque qui gisait toujours au sol. Celle-ci se durcit à son contact, matérialisant le reste de l'arme du crime contre sa peau.

Je ne sais pas, Swett. Je ne sais pas si elle peut faire plus.
Elle nous a tout dit, murmura-t-il entre ses dents, les yeux fermés aussi forts qu'il le pouvait pour ne plus rien voir et retenir un odieux mélange de colère et de mélancolie.

Grisold délaissa le corps de cette mère qui aurait pu faire partie de sa meute, et se glissa auprès de son aimé qu'elle entoura de ses bras, dans son dos, posant ses lèvres contre son oreille.

Je suis désolée, Bartholomew.

Le sol commença à se briser sous leurs pieds, les carrés de jaspe tombant dans la noirceur totale des abîmes. Les têtes des comploteurs roulèrent dans la faille entre les débris des verres à absinthe et des bouteilles brisées et les corps des deux loups chutèrent un instant avant de se retrouver dans la chambre qu'ils avaient foulée plus tôt. Devant la fenêtre de la chambre de Bartholomew qui semblait vide depuis des années, Charlie tressait ses cheveux parsemés des quelques mèches grises marquant son tiers de siècle. Dans le reflet des carreaux son visage se dessinait, gracieux et marqué de deux grands yeux d'un bleu clair et cristallin. Sur le rebord, une peluche tricotée gisait, un petit loup noir aux yeux faits de boutons, qu'elle regardait avec tendresse comme un trésor secret qu'elle s'autorisait à choyer de temps en temps. Grisold lui adressa un sourire au travers du jeu de miroirs, incitant Swett à se redresser. Ce dernier s'appuya sur le lit, se précipitant un peu en avant comme s'il voulait se jeter dans les bras de cette femme, notant chaque contour d'un visage dont il ne se souvenait plus.

Je t'avais dit qu'elle était belle.
Vous avez les mêmes yeux, ajouta-t-il, les siens brouillés.
C'est peut-être pour cette raison que tu m'as choisie, dit-elle d’un ton neutre n’exprimant qu’un constat après avoir noté les quelques similitudes entre Charlie et elle.
Non, c'est ton honnêteté que j'ai choisie, c'est toi, pas tes yeux, lui rétorqua-t-il sans lâcher sa mère du regard. Il tenta de s’approcher, contournant le lit pour trouver le contact de celle qui se tournait vers lui le petit loup dans les bras.
Rends justice mon Barty, dit-elle en entrouvrant les lèvres avant que la distance entre le couple et la femme ne s'allonge brusquement. Rétablis la vérité.

La porte s'ouvrit alors et Silvius entra dans sa tenue de soldat, armure et épée au flanc. Il contempla sa femme et vit la peluche qui lui arracha un râle.

Traîtresse ! rugit-il.

Ce mot résonna dans la pièce, encore et encore, pendant que le soldat dégainait sa longue épée d'acier. Alors qu'elle allait une fois de plus l'implorer avec amour, la lame se ficha entre ses lèvres douces qui esquissèrent un "chéri" tendre. La pointe se planta dans le bois du mur après avoir traversé son crâne et le temps s'arrêta un moment pour tous les présents. Silvius retira finalement son épée du corps de la femme et ramassa sa dépouille pour la jeter par la fenêtre, une fenêtre trop haute pour qu'elle ne s'y passe elle-même comme il l’avait prétendu par la suite, et comme tout le monde l’avait retenu. La chair molle toucha le pavé et le sang teinta la pièce entière. Grisold assista à la scène impuissante et pétrifiée d'horreur, les yeux grands ouverts. Elle chassa l'ombre du père meurtrier d'un revers de main brutal comme dans un réflexe de défense. La noirceur se fit dès lors totale et Grisold ouvrit les yeux.

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Grisold Folépine
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Re: Bartholomew Swett - Songes

Message par Grisold Folépine » mar. mars 05, 2019 6:07 pm

NAVIRE DE LA DRI D'OR - TEL AMYR - AN 39
Le corps de Grisold Folépine donnait toutes les apparences de la mort, si ce n’est une respiration à peine perceptible qui soulevait sa poitrine faiblement. Bartholomew Swett se traina jusqu’au hamac où il l’avait déposée quelques temps plus tôt. Lui plus que quiconque pouvait percevoir cette faible lueur qui persistait malgré tout. Il posa son front épuisé contre son dos et ferma les yeux.

Il la poursuivait avec toute la force de son âme, déterminé, jusqu’à retrouver la lueur qu’il refusait de perdre. Il avança tout droit vers cette étincelle, comme s'il suivait le fil argenté une fois de plus. Il ne dévia pas, ne se retourna pas. C'était comme s'il avançait tout droit dans la Mort, celle qui consume absolument tout, mais le fait était sans importance. En s'approchant de l'étincelle, il distingua simplement la silhouette de Grisold, presque translucide et légèrement brillante, à genoux, les mains plongées dans le sol devant elle, ou ce qui y ressemblait.

Swett s'approcha, après cette semaine sur l'île, plus rien ne l'effrayait dans l'immédiat, même la mort à laquelle il s'était presque résolu. Il s'agenouilla derrière Grisold et enlaça la frêle silhouette translucide courbée en deux, aussi glacée et immobile qu’une statue, comme si elle avait déjà en partie quitté ce monde. Il garda la figure stoïque dans ses bras et couvrit le sommet de son crane de baisers, cherchant à la retenir comme à se sauver lui-même de la folie.

La Mort contemplait Swett en souriant, bien que sa forme ne fût pas réellement définie, se fondant en volutes sombres autour de lui.

— La passeuse est à moi.
— La passeuse doit continuer d'accomplir sa tâche, son heure n'est pas venue. La passeuse est encore à nous. A moi.

Swett tourna autour de Grisold sans se détâcher d'elle et, sortant ses mains du sol s'il en était, vint déposer un baiser sur les lèvres de celle qui devait continuer de vivre pour la meute, pour lui, mais aussi pour elle. La mort virevoltait autour d'eux, en cercles erratiques et prédateurs, cherchant une faille ou une ouverture, mais elle semblait maintenue à distance par une force indéfinissable. Swett répéta le schéma qu'il avait tant peiné à trouver la dernière fois, offrant son amour pour que la vie continue d'être, couvrant son aimée de douces paroles et de baisers, la gardant contre la chaleur de son corps

La silhouette de Grisold frémit, gagna en substance, et se réchauffa peu à peu, diffusant une douce aura. Quelques lucioles apparurent autour d'eux, voltigeant autour de leur tête, comme autant d’esprits bienveillants, apportant de la lumière dans leur sillage. Swett ignorait désormais la Mort qui rôdait farouchement et posa la main droite de Grisold sur son torse tout en collant son front au sien. C’est alors qu’elle reconnut les battements familiers, le contact de sa peau. Lorsqu'elle ouvrit enfin les yeux sur lui, ceux-ci semblaient emplis d'ombres mouvantes disputées par quelque chose de beaucoup plus intense mais encore fragile.

— Elle m'a trouvée...
— Tu l'as appelée, mais je suis ici aussi, je t'ai trouvée également, et là, en l'instant, il n'y a que toi et moi qui comptons.

Swett étira son corps contre celui de la petite louve s'étant encore perdue, venant plaquer sa peau encore froide contre la sienne.

— Je ne vois... que les ténèbres...

Elle serra ses mains avec la force du désespoir.

— Si tu ne vois plus, alors ressens, avec ta peau, avec tes os, avec ton cœur. Nous sommes libres Grisold, même le lieu où la mort est reine n'a pas brisé notre volonté et nôtre rage de vivre. Regarde mes yeux, Grisold Folépine, car ils ne brillent que pour toi.

De lourdes larmes d'encre noire roulèrent lentement sur les joues de Grisold, sa vue s'éclaircissant peu à peu, tandis qu'elle portait les mains de Swett à ses lèvres.

— Pour toi. Je veux rester...
— Et moi je resterai à jamais à tes côtés, alors ouvre les yeux, et vis mon tendre amour, vis.

Il plaqua ses lèvres sur les siennes essuyant les lourdes larmes de Grisold d'un revers des pouces sur ses joues. Tandis qu’elle lui rendait son étreinte, elle reprit vie et une substance tangible, l'entourant de ses bras, son souffle se mêlant au sien. La mort hurla en reculant, repoussée par la clarté qu'ils dégageaient, peu à peu.

— Tu ne peux pas me perdre.
— Même dans l'obscurité je trouverai toujours ta lumière.

Il l'entoura de ses bras, ne formant tous les deux plus qu'une épaisse masse de chair brûlante et pleine de vie. Grisold s'accrocha à Swett, comme à la vie elle-même, déterminée à rester avec lui.

— Emmène-moi loin d'ici, Bartholomew.... Je ne peux pas la combattre ce soir, souffla-t-elle à mi-voix, contre son oreille.

Swett se relèva et la porta dans ses bras, ouvrant dans les ténèbres une porte vers un monde ensoleillé. Une demi-lune éclaira son passage tandis que la Mort se dispersait en plusieurs créatures ombreuses prêtes à se jeter à ses trousses. Swett continua d’avancer jusqu'à la porte et se retourna pour sourire à la mort avant de faire un pas en arrière, un pas libérateur.

Grisold étendit la main par-dessus son épaule, envoyant une faible lueur d'un vert tendre, qui firent criailler les ombres, leur laissant le répit nécessaire.

— Pas ce soir non. Pas ce soir.

L'ombre douce d'un vieil homme encapuchonné aux longs cheveux gris apparut comme un spectre, faisant barrage aux apparitions, adressant un sourire malicieux au couple qui s'éloignait. Swett remercia Toliren d'un signe de tête franc et doux, et porta Grisold vers leur clairière, en sécurité.

Grisold respirait désormais à pleins poumons, s'emplissant des odeurs de la clairière familière tandis que les terres hostiles de la Mort disparaissaient avec le vieux Toliren. Grisold tissa de nouveau dans l'air le lien qui avait été arraché entre eux, se nichant finalement contre Swett, qui tombait d’épuisement, partageant sa chaleur et sa force retrouvées.

— Je t'aime Bartholomew, murmura-t-elle finalement avant de sombrer dans un repos tranquille.

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