Dernière traversée d'un Grisegarde - Isaach Adelberg & Grisold Folépine

Textes et récits divers au sujet des personnages qui font vivre l'unité de la Grisegarde.
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Grisold Folépine
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Dernière traversée d'un Grisegarde - Isaach Adelberg & Grisold Folépine

Message par Grisold Folépine » sam. mars 02, 2019 1:38 pm

https://www.youtube.com/watch?time_continue=54&v=GBxZGJXXLLI *** Grisold n'avait pas dit un mot. Elle avait seulement fermé les yeux, s’isolant du monde et de la souffrance, aussi immobile qu’une pierre, dans un état qui ressemblait au sommeil et à la mort. Tout était sombre, flou, brouillé. Elle avait juré qu'elle tuerait Isaach Adelberg, s'il s'écartait de la ligne. Et maintenant, le lien avait disparu.... Ou pas. Elle cherchait, cherchait. Elle parcourait les brumes en courant, une fois n'est pas coutume. Le lien serré dans sa poigne, à s'en éclater les jointures. Il ne pouvait pas partir sans elle. Si ? Elle avait mené tant d'âmes et maintenant une seule comptait. Parce qu'il était des leurs. Parce qu'il était des siens. Malgré les différences, malgré tout. Les limbes s'étendaient à perte de vue. Il était là, il ne pouvait en être autrement

Quand on pense aux malédictions, l'esprit se dirige naturellement vers le passé. Mais ce n'était pas le cas de Tel Amyr, non. La frontière entre la réalité et les limbes était si fine, et la tragédie actuelle. Les morts étaient bien plus nombreux que les vivants, par ici. Au loin, les silhouettes éthérées de dizaines de victimes des geôliers de la meute commençaient à apparaître. Perdus, confus, d'une mort tellement brusque et sauvage que le repos éternel s'avérerait être une tâche des plus ardues, cette fois. Mais parmi l'une de ces silhouettes, l'une d'elle était familière. A l'écart des autres qui semblaient presque s'en méfier, luttant contre un faible écho de flammes verdâtres, bien trop gourmandes pour laisser une proie s'échapper, même dans les limbes.

Grisold ne s'effrayait pas des âmes perdues. Leur tour viendrait. Elle suivait l'écho verdâtre comme un signal reconnaissable entre tous, les poings toujours serrés. Elle se fraya un chemin jusqu'à lui et prononça distinctement son nom : "Isaach Adelberg".

La silhouette se retourna en entendant l'appel. Ce n'était pas Isaach Adelberg, ou du moins, pas celui que Folépine avait connu. C'était un jeune adolescent, à la chevelure épaisse, mais dont la surcharge pondérale ne laissait aucun doute quant à son identité. L'esprit semblait relativement souffrant, continuant sa lutte contre les flammes gangrenées qui formaient un anneau au sol, le gardant prisonnier. Mais même dans les ténèbres, le sourire était le même.

— Je me demandais quand vous alliez vous montrer, Capitaine !

Elle posa une main sur son épaule, vêtue d'une simple tunique blanche, les pieds nus, les cheveux détachés flottant librement dans son dos.

— Ce qui est perdu se trouve simplement ailleurs.

Elle porta ensuite son regard sur les flammes gangrénées contre lesquelles il luttait.

— Je vois ce dont tu parlais.
— Le revers de la médaille, vous savez. Tout finit par se payer, un jour ou l'autre. Nous sommes donc enfin chez vous... Je comprends un peu trop tard votre nature rêveuse, Capitaine.

Elle lui sourit d'un air profondément triste et doux à la fois.

— Il n'est jamais trop tard. Comment puis-je t'aider Isaach ?
— J'ai horriblement faim, mais je doute que vous puissiez remédier à ça. Je sais que le temps vous est compté… Et vous avez les vivants comme priorité, la meute ne doit pas s'éteindre en ce jour. Tenez moi simplement compagnie, Capitaine... J'ai longtemps pensé à cet instant. Je croyais que la volonté de voir ceux que j'ai perdus serait ce qui m'offrirait la délivrance, mais les seuls qui me hantent sont ceux que j'ai laissés... Vous.

Elle ferma un instant les yeux, comme pour se donner du courage, serrant toujours ce fil ténu et argenté qui la maintenait à mi-chemin entre les mondes, comme une boussole.

— Je peux t'emmener ailleurs. Mais les visages que tu cherches ne sont pas ici... Ils t'attendent dans un monde où il n'y a pas de faim, pas de souffrance, pas de peine. Si tu veux marcher, je peux t'y mener. Nous parlerons.

Elle lui adressa un long regard, profond et grave.

— Pour ça tu dois laisser ce qui te dévore ici.

La silhouette éthérée d'Adelberg regarda longuement les flammes, hésitante. Son regard se porta ensuite sur celui de Grisold, opinant.

— Je… Je vous fais confiance. Toute ma vie, j'ai lutté pour ériger une barrière entre elles et moi, mais je vous fais confiance, je vous fais confiance.

Il s'avança alors, piétinant les flammes qui consomment rapidement l'esprit, et celui-ci commença à changer devant les yeux de la jeune femme. Vieillissant à vue d'œil, peut-être plus qu'il ne l'était de son vivant. La souffrance était palpable, mais peut-être était-elle temporaire. Grisold lui prit la main, la serrant avec force et de son autre main, repoussa les flammes, lui prêtant sa force, dégageant une aura claire et argentée.

— Ici elles n'ont plus de pouvoir. Seule la Mort a ses droits sur les âmes.

Tandis que les flammes disparaissaient, Adelberg se laissa guider par Folépine dans un environnement bien trop mystérieux pour lui. Même mort, sa curiosité subsistait, observant chaque recoin de ces fameuses limbes, territoire de la mort.

— Je suis navré d'avoir failli à notre marché, d'ailleurs. Mais je l'ai fait avec la conviction que vous devez vivre pour voir un autre jour.
— J'accepterai tes excuses quand nous sortirons de cet enfer.

Elle sourit néanmoins, marchant tout en tirant doucement Isaach en avant. Elle ne déviait pas, toujours tout droit à travers les brumes de ce qui ressemblait à un marécage. A mesure qu'ils progressaient néanmoins, les brumes se délitaient. Sous leurs pieds apparut une douce verdure qui prit de l'ampleur, se parsemant de fleurs odorantes et colorées, l'air se faisant tiède. Bientôt une clairière se dessina, modelée selon le rêve et les désirs de la druidesse

— Y-a-t-il autre chose que tu regrettes du monde des vivants, Isaach ?

Il continuait de suivre la druidesse, avisant parfois les flammes qui n'osaient désormais plus le suivre. Il esquissa un sourire en voyant ce que considérait Grisold comme une sorte de paradis, mais au fond, il était satisfait.

— Vous m'auriez posé la question avant de vous connaître, je vous aurais fait la liste en centaines. Mais maintenant… La seule serait peut-être de ne pas avoir eu la chance de faire mes adieux à la meute.

Grisold entraînait doucement Isaach, tandis que le décor prenait de plus en plus d'ampleur, de grands arbres se déployaient, au milieu desquels voletaient quelques lucioles que Grisold semblait affectionner. Au loin l'horizon se dessinait dans une clarté lumineuse et chaude.

— Je ne suis pas douée avec les mots, tu le sais, Isaach. Mais je leur ferai comprendre.

Il passa une main sur l'épaule de Grisold, arrêtant brièvement son avancée. Elle se retourna et lui sourit, un talus émergeant du sol, couvert de mousse fraiche. Elle l'invita à s'y assoir, marquant une pause, comme si rien ne les pressait. Il opina, venant s'asseoir confortablement.

— Vous êtes bien plus douée que nous tous. Malgré votre âge, je vous ai toujours respectée comme un commandant, et chérie comme une fille.
— Je n'ai pas connu mon père, Isaach Adelberg. Mais il aurait certainement gagné à te ressembler.

Elle regardait au loin vers l'horizon, l'air paisible.

— J'avais encore beaucoup à apprendre de toi, ajouta-t-elle d'une petite voix.
— Il n'y a rien que j'aurais pu vous enseigner que vous n'auriez trouvé dans la salle des érudits. Je compte sur vous pour expliquer au prochain l'importance de nos grimoires, les recherches doivent continuer. Quand on sera tous morts, ne resteront que les connaissances pour ceux qui viennent après nous. Mais je n'ai pas plus de regrets que ça, vous savez. J'étais venu chercher une mort avec un sens, et je l'ai trouvée. Mais ce qui nous lie est bien plus profond que ça, la veille doit continuer, et je ne vois mieux que vous pour y tenir.

Il esquissa alors un doux sourire, venant enlacer Grisold de côté. Elle cala sa tête naturellement contre son épaule, comme si ce geste allait de soi entre eux, restant un moment silencieuse.

— Mais qui viendra te remplacer toi ?
— Si vous utilisez le mot remplacer, peu importe son identité, il passera un sale quart d'heure. Il n'y a pas de personne qui puisse remplacer une autre, Capitaine. Il ne s'agit que de continuer là où ceux qui nous ont précédés ont arrêté. Je ne m'inquiète pas, vous avez toujours pu voir clairement dans les yeux des recrues, vous trouverez quelqu'un de digne. Vous me manquerez, tous. Ceci dit, si la meute ne se reprend pas, vous me rejoindrez bien assez tôt. Cela ne doit pas se produire.

Elle enfonça un instant son visage dans son épaule, dissimulant ses traits emprunts d’une tristesse inexprimable.

— Je ne sais pas ce que je dois faire.

Isaach passa sa main sur les cheveux de Grisold, cherchant à la réconforter de caresses paternelles avant de la pousser à lever son regard vers le sien. Il la fixa pendant ce qui semblait être une éternité avant de sourire en coin.

— Je m'en suis rendu compte bien trop tard, mais l'espoir n'est perdu que parce que l'ennemi utilise la peur comme arme. Ils mènent la danse. Mais quand vous leur cracherez à la figure sans craindre leurs minables carreaux, ils perdront leur contenance. Face à votre fierté, leur propre orgueil entre en jeu, et vous l'utiliserez contre eux.
— Tu me conseilles de les défier ? Mais nous n'avons ni armes, ni plan... Qu'est ce qui les empêchera de tous nous tuer au fond de nos cellules ?

Elle redressa le menton, une lueur un peu plus farouche dans le regard.

— Je ne vous ai pas rendu la tâche facile en choisissant Zeff. Je ne suis pas certain qu'il puisse réussir, mais même son échec pourrait être l'opportunité qu'on attendait.

Elle soupire longuement, le visage tordu d'anxiété, l'espace d'un instant.

— Tu crois lui donner du courage. C'est une dette lourde qu'il a sur les épaules. Sa vie contre la tienne. Je ne vais pas l'épargner, tu sais.
— Peut-être qu’il est le maillon faible, mais il fait partie de la chaîne. Je ne m'attendais pas à moins de vous, Capitaine. La meute aura besoin d'un miracle pour survivre, mais vous comme moi savez que c'est dans les moments les plus difficiles qu'on a plus de chances d'en voir. Vous tiendrez le coup, et quand l'occasion se présentera, vous allez vous en saisir. Vous survivrez.
— Nous survivrons. C'est notre dette à tous.

Elle inclina le menton, comme pour signer un pacte solennel.

— Et vous mangerez mieux qu'avant, je ne connaîtrais pas le repos avant d'entendre cette promesse !

Le visage de Grisold se tordit à nouveau dans un sourire difficile.

— Nous mangerons mieux que jamais.
— Il est temps que je m'en aille, Capitaine. Maintenant que les flammes ne sont plus, j'ai presque envie de rester. Mais je me sens ailleurs, je n'aurais jamais cru la mort être si… Naturelle. Vous me manquerez, mais je serais toujours avec vous. Ce n'est pas un adieu, nous finirons par nous revoir un jour, mais ça n'a pas intérêt à être bientôt.

Elle désigna l'horizon devant eux. Le décor avait changé de nouveau. La clairière se trouvait derrière eux à présent, et leur talus s'était déplacé ostensiblement vers un rivage éthéré et doux, l'eau venant lécher leurs pieds, sans qu'ils en ressentent la froideur. Loin devant, on pouvait distinguer le contours d'îles douces et clairsemées. Le soleil semblait éclairer l'ensemble de silhouettes fines indiscernables de l’endroit où ils se tenaient.

— Tu sais, c'est amusant. Parce que pour une fois, c'est moi qui ne suis pas sûre d'être prête.
— Je suis sûr que vous saurez trouver un moyen de me rendre visite, si jamais le besoin s'en ressent... Grisold. Vous êtes si jeune, et vous portez un fardeau qui ferait faillir bien plus expérimenté que vous. Vivez pour la meute, mais également pour vous. Vivez l'amour, et vivez la joie. Ne vous en détachez pas juste parce que vous êtes déjà au courant de ce qui se trouve de l'autre côté."

Il se leva, enlaçant la jeune druidesse une dernière fois. Elle se redressa et le serra à son tour dans ses bras, tout contre son cœur, l’agrippant avec force.

— Puisse ta sagesse me suivre partout, Isaach Adelberg. Ta veille prend fin, mon frère. Ton sourire et ta joie de vivre ne seront pas oubliés.

Alors que son visage se troublait de larmes, une barque apparait non loin d'eux, semblant attendre son passager, patiemment. Le vieux mage essuya lentement les joues de Grisold, approchant son front du sien avant de lui faire un clin d'œil complice. Aucunement pressé, il se laissait étouffer sous sa poigne, autant qu’elle en avait besoin.

— Pour une fois, j'espère que la barque ne va pas couler.

Elle finit par rire à travers ses larmes à cette dernière répartie typiquement « Aldeberg ».

— Tu comprends pourquoi je n'aime pas l'eau. Mais cette fois tout ira bien, je te le promets.
— Ta promesse me suffit.

Il finit par lâcher prise, ajustant un monocle qu'il ne portait plus avant de grimper sur la barque, avisant les silhouettes au loin.

— MICHEL, LES JUMEAUX, J'ARRIVE ENFIN VOUS JOUER DE NOUVEAUX TOURS !

Elle le regarda partir, incapable d'avancer d'avantage, ses bras ballant le long de son corps. La barque s'éloigna avec son pesant passager, comme s'il s'agissait d'une simple formalité.

Cette fois elle ne coulerait pas, voguant tranquillement.


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