Grisold Folépine - La meute

Textes et récits divers au sujet des personnages qui font vivre l'unité de la Grisegarde.
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Grisold Folépine
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Grisold Folépine - La meute

Message par Grisold Folépine » ven. janv. 04, 2019 5:31 pm

Elle fut réveillée par l’odeur doucereuse d’un relent de nourriture en décomposition. S’étirant dans la terre battue, elle bailla à s’en décrocher les mâchoires et se mit en route, presque guillerette. Elle avançait à travers la nuit épaisse comme une chape de plomb, mais ça ne la dérangeait pas particulièrement. La nuit c’était bien, on ne la chasserait pas à coup de bâton, ses ennemis la trouveraient moins facilement, et on ne viendrait probablement pas la déranger pendant son festin. Le nez contre le vent cinglant, elle s’imprégnait de toutes les fragrances qui s’offraient à elle. Urine, bois pourri, terre, musc de chevreuil, un relent lointain de peste. Mieux valait s’éloigner de celle-là. Elle avait vu toutes sortes de créatures tomber malades et se relever, à moitié folles. Mortes mais pas mortes.

Elle remonta la piste, à pas léger, ne traçant qu’un léger sillage sur son passage, l’échine basse, toujours à l’affût. Ça se précisait. Une charogne. Ça sentait la mort et le sang coagulé. Bon signe. Son estomac se tordit, et la pressa davantage en avant, quitte à lui faire perdre un peu de sa prudence apprise au fil des saisons. La lune apparut sur la clairière, à l’orée du bois, éclairant tout d’une clarté de lait frais. Instinctivement, elle se plaqua vers le sol, elle préférait l’abri des bois où l’on pouvait se dissimuler plus facilement. Elle sut qu’elle n’était plus très loin quand un bourdonnement léger parvint à ses oreilles. Les mouches arrivaient toujours les premières. Elle plissa les babines, l’odeur devenue entêtante lui faisait monter l’eau à la bouche. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait rien mangé de consistant.

Quelque chose à mâcher, voilà ce dont elle avait besoin. Pas d’un vieux reste d’épluchures de légumes abandonnés sur un tas de fumier, ni la carcasse d’une vieille vache épuisée depuis trop longtemps vautrée dans un près, les pattes en l’air. Elle était maintenant assez proche pour apercevoir les contours d’une ombre tordue, une vieille bâtisse humaine au toit éventré sur la nuit, comme une grande gueule prête à mordre. Ses griffes se crispèrent dans la glaise humide. Elle ferma la bouche pour retenir le souffle chaud de son haleine. Il ne faut pas qu’ils me voient. Elle était plus rusée qu’eux, façonnée par l’assurance de la vie sauvage mais elle se méfiait de ces prédateurs-là plus que tout autre.

Elle fit le tour de la maison et aperçut la carcasse qu’elle pistait. Un grand cerf entreposé à même le sol, encore tiède, un animal dans la fleur de l’âge, dont le sang se répandait en une large flaque visqueuse et accueillante et que la terre absorbait goulûment. L’odeur la fit chavirer. S’abandonnant toute entière à l’appel de son estomac, elle se jeta en avant, se roula dans la terre plongea sa tête dans le sang moite de l’animal. De ses crocs et de ses griffes, elle chercha le ventre tendre, et y mordit à pleines dents secouant la tête pour arracher la chair, se souciant peu du cuir et des poils. Manger. Elle poussa un gémissement de satisfaction, mais elle ne perçut que l’écho de son estomac qui s’alourdissait à chaque morsure. Elle avait chaud, et elle se laissait envahir par un engourdissement bienfaisant, la langueur d’un ventre plein. Une ivresse des sens si complète qu’elle n’entendit pas la porte s’ouvrir.

Elle en était à jouer avec les intestins gluants du chevreuil, empêtrée là-dedans de la tête aux pieds, quand elle se sentit attrapée par la base du cou sans ménagement. A peine eut elle le temps de couiner d’un air piteux qu’elle fut projetée dans la terre, sur le dos, pile devant la porte ouverte de la maison. Elle cligna des paupières, un peu étourdie et éblouie par la soudaine clarté qui provenait de l’intérieur et fixa son nouvel adversaire qui l’avait surprise en plein repas. C’était un avorton d’humain, une femelle, et sans crocs, une longue crinière sombre sur une peau sans cuir, fine et blanche comme la lune. Ses yeux vert-de-gris lui évoquèrent la fine mousse grise et sèche qui recouvrait les chênes en été. Elles se défièrent un instant du regard puis l’humaine tira la carcasse vers l’intérieur de la maison, comme pour la revendiquer pour elle-même.

Nul doute qu’elle avait de la force pour trainer un poids pareil, et la vieille chienne resta à distance, grondant pour la forme. Elle ne reverrait plus une si belle prise de sitôt. L’humaine lui tourna le dos, suivie par une large trace de sang, qu’elle répandait derrière elle comme une provocation. Avant même d’y réfléchir, la chienne la suivait à l’intérieur de la masure où ça fleurait la chaleur d’un bon feu et une odeur de plantes brûlées. C’est là qu’elle les vit. Les deux grands prédateurs, attachés à de grosses chaines rouillées. Des hommes loups. La porte se claqua dans son dos, avant qu’elle ne puisse filer. Prisonnière. Elle tourna frénétiquement la tête de tous côtés, gratta la porte en vain, puis se colla dans le recoin le plus sombre et le plus éloigné des deux bêtes, tâchant de se faire oublier.

Elle avait été la première à arriver mais elle était bien trop faible pour leur tenir tête. La frêle humaine disposa la carcasse devant les deux loups. Ils la regardèrent sans la toucher. La chienne ne comprenait pas. S’ils étaient les dominants, ils voudraient manger en premier. Ne laisser que les boyaux et la tête, les parties coriaces dont le reste de la meute se contentait faute de mieux. L’humaine non plus ne mangeait pas. Elle attrapa un objet qui brilla dans la lueur de la cheminée. Couteau. Les humains utilisaient souvent ce genre de chose, démunis de griffes qu’ils étaient. Elle entama la viande du cerf avec des gestes vifs et brutaux, et déposa son tribut devant les deux grands loups. Mais aucun des deux ne bougea. La vieille chienne gémit de dépit. Gâcher une si belle prise en plein hiver était contraire à tous les usages. Mais les trois autres continuèrent de l’ignorer. La jeune humaine entama alors ses paumes à l’aide du tranchant de la lame et son sang se mêla à celui du cerf. Elle semblait ne pas en souffrir particulièrement, traçant seulement dans la pierre poussiéreuse quelques cercles et motifs que la chienne ne comprenait pas.

Au bout d’un certain temps, elle revint vers les deux loups, approcha de nouveau la lame brillante et la planta dans leur fourrure, violemment. Allait-elle les tuer ? Peut-être étaient-ils malades et décidait-elle de les achever sans autre forme de procès ? La chienne frémit de son propre sort qui l’attendait, trainant ses mamelles usées jusqu’à un meuble sombre sous lequel elle trouva une meilleure cachette. L’odeur de sang envahissait tout désormais, et il semblait que l’air s’alourdissait, que la chaleur se faisait plus intense, presque étouffante. Le poil de la vieille chienne se hérissa malgré elle. Un drôle de chant sembla s’élever de la gorge de l’humaine dont elle ne distinguait que le dos courbé. Ses membres tremblaient légèrement, à travers la fine couche de coton qui la recouvrait. Il émanait d’elle une aura sombre et dérangeante, mais aussi une étrange chaleur qui faisait osciller la vieille chienne entre peur et curiosité.

Lorsqu’elle se retourna, les deux loups ne bougeaient plus, mais elle était toute couverte de pourpre. Seuls ses deux grands yeux trop clairs se détachaient du reste de sa personne, fixant quelque chose qui n’était pas là. Elle plongea ses mains dans le cerf et une odeur de décomposition de plus en plus forte se fit sentir. La chienne fixa la carcasse avec des yeux ronds. L’animal semblait se flétrir à vue d’œil, comme dévoré par un essaim de mouches bleues voraces. Le feu lui-même semblait diminuer dans la cheminée tandis que les ombres s’allongeaient dans la pièce. Les loups émirent un grondement sourd et rauque, puis ce fut tout. Les ombres reprirent leur taille habituelle, le feu se remit à crépiter joyeusement, et la jeune fille se redressa, comme grandie d’un coup. Seule la carcasse du cerf, elle, se réduisait à un tas d’ossements, de cuir et une paire de bois au milieu de la pièce. La jeune humaine, droite comme un roseau, détacha les deux animaux de leurs chaines. Ils se redressèrent doucement en s’étirant, comme tirés d’un profond sommeil. La chienne distinguait maintenant un mâle et une femelle, plus petite. Aucun ne semblait agressif.

L’humaine les cajola comme deux vieux amis. Ils grondèrent doucement à l’unisson en signe de reconnaissance, appuyant leur mufle aiguisé contre son dos. Puis elle eut l’air de se rappeler de la présence de la vieille chienne, tapie dans l’ombre. Elle se dirigea droit vers la commode sous laquelle elle s’était cachée et planta son drôle de regard dans le sien. Un fin sourire se dessina en rouge sur son visage et la chienne se retrouva hors de sa cachette en un instant. Elle était sortie de son trou sans même avoir été tirée par la peau du dos. Elle n’avait plus peur, bizarrement. Quelque chose l’appelait sans émettre un seul son. La jeune humaine aux cheveux noirs tendit les paumes vers elle dans un geste d’apaisement, et elle lécha ses plaies, tout naturellement, comme elle aurait pansé l’un de ses trop nombreux chiots après qu’il se soit égaré dans un roncier. L’humaine se laissa faire sans bouger. Les loups s’étaient postés non loin d’elle, paisibles. Un nouveau sentiment envahit la vieille chienne, une forme d’acceptation mutuelle inscrite dans le sang partagé. Elle appartenait à la meute désormais. La longue solitude venait de prendre fin.

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Grisold Folépine
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Re: Grisold Folépine - La meute

Message par Grisold Folépine » jeu. janv. 24, 2019 12:30 pm

Le vieux loup renâcla et se laissa tomber sur le lit de l’infirmerie dans un craquement sonore. Grisold referma la porte, s’assurant que personne ne pourrait entrer. Les recrues étaient à l’entraînement ou occupées aux tâches d’entretien, mais mieux valait être sûre. Elle tira les rideaux de la petite fenêtre qui éclairait la pièce de la clarté du jour, comme pour jeter un voile pudique sur ce qui allait se passer. Puis elle attendit, silencieuse, le dos tourné, faisant mine d’être occupée à autre chose. Elle entendit un grognement, une outre qu’on dégoupille, quelques bruits de déglutition, puis des craquements qui n’avaient rien à voir avec ceux du bois. Quand le bruit horrible mais familier cessa, la sorcière se tourna vers le lit, les manches repoussées sur ses avant-bras, comme pour s’apprêter au combat.

Malivert Rouillevent la fixait de ses yeux d’homme fatigué, une ombre sur le chemin de la mort, réduit à l’impuissance sur ce lit de camp, ses jambes décharnées étendues devant lui. Grisold ne cilla pas. Rien n’est plus redoutable qu’un loup qui se sait acculé.

***
Un autre lit, une autre époque. La même froideur, et une humidité qui rend les murs poisseux, l’odeur de la moisissure qui pique les narines. Grisold contourne les bouteilles vides qui jonchent le sol comme on évite les cadavres sur le champ de la défaite. Ses pieds nus ne se sont pas encore habitués à porter des chaussures, trop serrées, trop bruyantes. Malgré le faible éclairage de la lampe à huile poussive et encrassée, elle distingue la même forme avachie sous un drap qui avait dû être blanc un jour. Petite ombre parmi les ombres, Grisold atteint le lit sans s’écorcher la plante des pieds. Elle se tient accroupie à côté de ce qui fut un homme un jour, sa gamelle de gruau encore tiède dans les mains, comme une offrande. L’odeur de la nourriture est presque incongrue ici, alors que les relents de pourriture et du pot de chambre dominent tout.

Grisold patiente, mais rien ne se passe. Posant finalement son écuelle près de la lampe, elle tire le drap d’un geste vif, s’écartant aussitôt pour éviter un battoir furieux, étendu par un bras blanc et sec. Une expression de pure colère passe dans le regard de l’homme tandis qu’il rate sa cible de peu. La petite sauvageonne ne cille pas, lui retournant un sifflement agacé. Elle le scrute de ses yeux qui veulent tout voir. L’homme avait été grand, en taille comme en courage. Il avait été le commandant, le chef de meute. Elle respectait sa rudesse et sa force. Maintenant, il erre entre la vie et la mort, une ombre qui ne suit aucune route. Une moitié d’homme, une moitié d’esprit. Elle ne lui voue aucune pitié, ne lui octroie aucune excuse. La vie est. Les oiseaux volent et chutent, se brisent.

Déterminée, elle attrape de nouveau l’écuelle et la place derechef dans les mains de l’homme aux cheveux blanchis. Et comme chaque jour depuis deux mois, l’assiette vole à travers la pièce, s’écrase contre le mur en face du lit, et se brise avec le reste de ses congénères, au sol. Grisold suit la trajectoire du projectile, puis retourne un regard noir à l’homme, qui lui dédie un grognement mauvais.

— Whisky.

La petite fait non de la tête. L’alcoolique fouille autour de lui avec des gestes désespérés, aussi frénétiques que vains. Il n’y a plus rien sinon la vacuité des bouteilles et de son existence pitoyable. Grisold se concentre, et une voix aussi éraillée que fluette explique :

— Plus de bouteilles. Sur le tas de fumier.

L’homme écarquille des yeux perdus dans un visage dont la peau blafarde commence à pendre sur ses joues touffues.

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Grisold se tient précautionneusement à l’écart des lourds battoirs rêches qui pourraient encore l’écraser comme un insecte. Toujours accroupie au pied du lit, elle énonce, les mots semblant s’échapper de sa gorge avec une facilité déconcertante :

— Tu dois une vie. La mort attend et elle n’est pas patiente. Elle a parlé. Ce soir tu décides. Soit tu lui donnes ton âme, soit tu vis pour honorer son sacrifice. Les vivants ne sont pas admis dans les limbes.

Elle tire alors un couteau de sa ceinture, dont le manche est fait d’os et orné de gravures étranges et le pose sur la table de chevet, sèchement. L’homme observe le couteau, puis Grisold, hésitant à étriper la gamine sur place. Cette dernière capte ses pensées et sourit.

— Si tu veux me tuer, viens me chercher.

Elle aperçoit alors l’humidité dans les yeux de celui qui est devenu un vieillard en quelques semaines à peine. Elle ne baisse pas les yeux, dissimulant un accès de honte derrière une façade impassible, mais pose une main sur ses jambes inertes et insensibles. Un silence passe et le vieil homme détourne les yeux, se rencognant dans les oreillers crasseux. L’entretien est terminé. Grisold saute à bas du lit, et récupère le pot de chambre à l’odeur insoutenable, que le vieux utilise directement depuis son poste. Elle avait connu des charniers dont l’odeur était plus supportable. Elle se faufile de nouveau vers la sortie, ouvrant la porte qui laisse entrer une bourrasque de vent bienfaisante à l’intérieur de la masure. Elle marque une pause, et annonce, sans se retourner :

— Choisis, Malivert Rouillevent. Demain, un nouveau jour commence.

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Grisold Folépine
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Re: Grisold Folépine - La meute

Message par Grisold Folépine » mer. janv. 30, 2019 11:36 am

Grisold s’endormit dans la chaleur d’un corps encore étranger mais plus tout à fait autre, comme on découvre la doublure d’un vêtement neuf et précieux. Ce que la petite louve prenait, elle le troquait toujours équitablement contre une partie de son âme, à part égale. Telle était sa nature, qu’elle le veuille ou non. Aussi, lorsqu’elle s’endormit, cette nuit-là, elle parcourut l’autre monde avec Swett, comme on entrebâille une porte avec négligence, oublieuse et insouciante. *** Elle marchait lentement, toujours sans s’arrêter, suivant un fil irisé comme si la lune elle- même avait imprégné un tissage fin à destination de ceux qui voudraient bien regarder. Grisold tenait le fil entre ses doigts comme un guide familier, ses cheveux flottant librement autour d’elle, seulement vêtue d’une fine tunique blanche qui semblait avoir connu des jours meilleurs. Ses pieds nus parcouraient une terre tantôt stérile et froide, tantôt verdoyante et tiède comme les premiers jours de l’été. Difficile de trouver un quelconque repère, le paysage aussi mouvant que les saisons et les lunes ne formant aucun contour reconnaissable. La druidesse ne se retournait pas, toute entière à son exploration.

Soudain la vision se brouilla, comme une brume qui se lève, et les chevilles de la femme enfant s’embourbèrent dans une masse boueuse aussi soudaine qu’imprévisible.

D’abord une forte odeur d’azote, une odeur de fumier et de paille chaude. Les contours d’une écurie qui se dessinent, une prison de bois et de métal, et le hennissement paisible de quelques chevaux au repos. Un jeune garçon blond se tient avachi dans un recoin obscur, l’air insolent, ses yeux bleus pétillant de malice et d’envie. Il tend la main, et Grisold apparait, saisissant les doigts avec un brin de méfiance et de curiosité. Elle s’enfonce dans la semi-pénombre, suivant les yeux bleus dans un froissement de corps et de tissus.

« Allez, viens, je te ferai aucun mal. »

La silhouette frêle est nue désormais, seule les marques de son dos d’un rose vif se détachent étrangement dans le noir, seulement couvertes ça et là par une masse de cheveux épars. Les chevaux s’agitent. Des ricanements étouffés s’élèvent de l’autre côté de la prison de bois, à travers un défaut des planches.

« Si tu peux avec lui, tu peux avec nous »

Un rempart menaçant de corps se dresse dans le dos nu de Grisold, l’occultant entièrement. Quelques pics de fourches ou le manche d’un balai forment une ligne irrégulière et tranchante. Le rempart s’avance, réduisant la distance. L’air s’alourdit. La température chute. Le peu de lumière disparait peu à peu. Des cris inhumains s’élèvent. Un mouvement de panique parmi les bêtes. L’obscurité est totale. Des corps qui se pressent soudain vers la seule issue possible, dans un bruit de ferraille et de pieds maladroits. Dans un recoin sombre, un vieillard asséché qui fut autrefois blond et insolent, semble dormir, comme s’il avait toujours été là, une main posée sur son ventre. Une forme blanche et nue, recouverte d’un rideau noir de cheveux se balance sur ses talons, ses bras serrant ses genoux osseux tandis que l’obscurité se dissipe peu à peu.

Une silhouette féminine et droite, militaire, accourt au milieu du chaos. La voix est essoufflée, dissimulant des accès d’une frayeur mêlée d’une pointe de colère.

« Grisold, qu’est-ce que tu as fait ? »

L’écurie disparait. Un petit animal blanc, à peine recouvert d’oripeaux crasseux court à quatre pattes dans la forêt, utilisant ses phalanges comme d’un appui dans les reliefs irréguliers du terrain. Il court, court à perdre haleine, et la nuit lui offre une couverture duveteuse, dissimulant ses pas des yeux prédateurs. La petite créature traverse les arbres, saute au-dessus des vieux troncs morts et rêve d’être un oiseau pour sentir la cime des pins. Brusquement la forêt recule pour laisser entrevoir un petit étang aussi brillant qu’une pièce d’argent, sous la clarté lunaire. La créature s’arrête, subjuguée. Quelques lucioles flottent au-dessus de l’eau parfaitement immobile, offrant à la lune une jumelle parfaite. L’animal approche et plonge son regard dans le miroir. Elle n’a jamais vu l’astre d’aussi près. Elle tend les mains pour le toucher, le palper enfin, comme on cherche la peau d’une mère dans le noir. Un millier de plis se forment sur la surface de l’eau, et la lune s’échappe. L’animal retire ses doigts, effrayé, mais une poigne brutale sortie des profondeurs l’agrippe et l’entraîne au fond de l’eau.

Aveugle. Sourde. Muette. Hurler ne sert à rien. Pressée dans les entrailles de la terre, elle s’enlise inlassablement. Sa bouche se remplit peu à peu de sang et de muqueuses. Elle étouffe, elle a chaud, ses doigts faibles, sans griffes, cherchent une issue, son corps coincé dans la matrice. Si tu restes là, tu vas mourir. Alors elle pousse de toutes ses forces, à la force de ses pieds, à la hargne de ses mains. L’eau se déchire enfin, le jour se lève, et la chose ouvre grand la bouche, respirant pour la première fois. Un cri s’échappe de sa gorge, puissant et douloureux. Dehors tout est sensible et vif, agressif et hostile. Elle découvre le froid pour la première fois. Elle découvre la faim. De grands yeux clairs et transparents se fixent sur elle, lui donnant sa force. Des bras l’entourent, lui prêtant une forme et une existence propres. Grisold. Elle agite de petits bras menus et roses vers les contours d’un visage tendre, qui ressemble à la lune. Alors qu’elle parvient enfin par une série de gestes inutiles et imprécis à l’atteindre, les yeux se ferment, rejoignant les étoiles.

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Grisold Folépine
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Re: Grisold Folépine - La meute

Message par Grisold Folépine » dim. févr. 03, 2019 11:56 am

Capitaine Folépine. Elle observait les Grisegardes ayant affronté avec succès les épreuves du Serment. Capitaine. Le titre résonnait comme un écho étrange dans le grand chêne creux. Les promesses qui se prononçaient ici ne pouvaient être défaites. Conrad Hornsby et Robyn Khay auraient fait de vaillants capitaines. Conrad était fort et son bras n’hésitait jamais. Sa route était droite, sans chaos si ce n’est les ombres d’un passé trop chargé de combats. Khay était fine, rusée, son esprit plus vif encore que ses jambes. Elle anticipait ce que son bras ne pouvait vaincre. Peut-être prendraient-ils sa place le jour où elle tomberait. L’ombre de la mort ricana dans son dos, apposant une griffe sur son épaule. Elle lisait le scepticisme dans certains regards, dissimulés sous un voile de neutralité toute militaire.

Elle n’avait pas placé son propre nom dans l’urne. Elle glissa un coup d’œil au vieux loup. Ses babines se retroussaient subtilement, comme pour marquer sa réprobation. Lui non plus n’avait pas choisi. Il aurait été mieux soutenu par un Conrad Hornsby ou un Isaach Adelberg, qui cachait des trésors de sagesse sous son déguisement débonnaire. Grisold Folépine était tentée de demander « pourquoi » mais elle savait que les raisons importaient peu. L’insigne était sur sa poitrine maintenant. Le chemin qui l’attendait n’avait qu’un seul sens. Pas de retour. Elle frissonna. Puis, elle s’attarda sur le visage de Swett, impassible. La tranquillité n’était pas feinte chez lui, à ce moment précis. Cela l’apaisa étrangement, tout en augmentant la charge sur ses épaules. Il lui faisait confiance.

***

« Debout ou je te renvoie dans le tas de fumier d’où on t’a tirée ! »

Le commandant ne plaisante pas. Grisold le sait. Si elle ne surmonte pas la douleur dans ses côtes, elle n’aura qu’à retourner dans la forêt, loin des hommes. Elle plisse le nez, terriblement tentée. Malivert l’attrape sous le menton, de sa poigne implacable et tourne son visage vers lui.

« C’est ça que tu veux, cette vie pitoyable à vivre comme une bête traquée dans les bois ? Tu veux servir de gibier aux chasseurs ? Vas-y donc ! Mais ne me fais pas perdre mon temps ! »

Le commandant est un homme d’une quarantaine d’années, solide rempart de granit dressé contre le vent. Sa cape fouette son dos comme une aile de corbeau furieux. L’incarnation de la solidité, un regard sans pitié, aussi froid qu’un ciel d’hiver en plein soleil. La frêle silhouette attrape son bâton de ses doigts noueux, et son corps se tend dans un énième sursaut pour se redresser. Malivert maugrée avec impatience, campé sur ses deux jambes, prêt à l’envoyer bouler aussitôt. On ne bat pas le granit avec un bout de bois. Grisold se contracte et ses épaules se raidissent. Un instant sa vision se floute, tandis qu’elle plante son bâton dans le sol. D’énormes racines en surgissent et emprisonnent désormais le commandant qui écarquille les yeux et envoie son épée d’entrainement dans les racines qui progressent le long de son corps. Il peste en se débattant de son mieux, mais l’emprise de Grisold est aussi impitoyable que l’épée de Malivert.

« Qu’est-ce que c’est que cette connerie encore ?! »

Le commandant lance des imprécations, puis cesse de remuer. Les sarments le relâchent tandis qu’un nouveau regard se pose sur la petite sauvageonne. Dans la crainte, une pointe de respect. Grisold sourit.

***
« On n’a pas besoin d’une mioche bizarre qui ne parle pas et fait des tours de sorcellerie. C’est la Grisegarde ici, pas la foire de Sombrelune ! »

Grisold attend derrière la porte, qui a bien du mal à cacher les éclats de voix du commandant Rouillevent. Celle d’Ismey est plus mesurée, bien qu’hésitante.

« Elle fait partie du régiment. Elle est encore jeune. Elle apprendra. »

Un soupir, une minute de silence. Les regards doivent se croiser et se jauger.

« Je vous préviens, Grivebois. Si elle s’en prend à nos hommes, c’est la cour martiale, mioche ou pas. Vous êtes sa tutrice officielle à partir de maintenant. Vous répondez de ses actes. Et par les dieux, donnez-lui un bain ! »

La porte se rouvre brutalement, tandis qu’une main solide empoigne son épaule. La voix est douce mais ferme.

« Il est temps de choisir, Grisold. »

***
Choisir. Entre vie et mort. Entre loyauté et rébellion. Grisold entend les hommes parler et s’agiter depuis son recoin près d’une cheminée qui crépite joyeusement. Elle grignote un quignon de pain, qu’elle a capté juste avant sa chute de la table de bois. Ravie de sa prise, elle savoure la mie encore tendre, bien au chaud, lovée sur elle-même. Personne ne lui prête attention, si ce n’est la vieille matoise qui partage sa couche avec elle, bon gré mal gré. Deux gamins jouent dans le coin opposé de la pièce tandis que les adultes discourent à n’en plus finir, buvant et s’échauffant plus qu’ils n’élaborent de stratégies. Un petit chariot de bois miniature termine sa course dans les pieds de Grisold. Les deux gamins se lancent à la poursuite du chariot et s’arrêtent net en avisant la forme sombre de la sauvageonne dans un coin. Le plus âgé donne un coup de coude au plus jeune.

« Va le récupérer. Deux cuivrées que t’as pas la foi d’aller parler à Folépine.
— Vas-y toi, si t’es si fort. »

Finalement, un petit chariot roule en sens inverse vers les deux mioches qui s’empressent de récupérer leur dû et de filer.

« On l’a échappée belle ! »

***

Le village s’enflamme dans la nuit. Les chariots de paille ont pris feu, et il se répand avec le vent, communiquant d’une maison à une autre, comme une épidémie. Des hurlements, des silhouettes qui courent, avec quelques armes de fortune à la main. Des corps s’effondrent, abreuvant la terre de sang. Folépine hésite. La forêt n’est pas loin. Mais elle se rappelle le visage ridé qui lui offre du lait chaque matin, ses cheveux gris qui luisent comme des rayons de lune près de la cheminée.

Alors malgré tout, elle court vers la petite colline un peu à l’écart du village. La mort est partout.

La maison est dévastée, du sol au plafond. Une ombre au sol, et une auréole de cheveux argentés. Il n’y aura pas de lait demain. Grisold approche. La lune projette une lueur étrange dans les yeux fixes, encore ouverts sur la fenêtre. La main serre un poignard imbibé de sang qui ne servira plus.

Grisold prend le poignard, dont le manche est d’os, lisse. Elle le place à sa ceinture de corde. La lame pique un peu sa cuisse au contact. Elle contemple le visage figé. La mort a été rapide, et l’âme de la vieille femme flotte encore non loin. La petite sauvageonne observe gravement l’esprit et ferme les paupières du cadavre, pour lui permettre de s’échapper. Elle sait ce qui lui reste à faire.

Elle reste un long moment à côté du corps, guidant l’esprit à travers les limbes, sans paroles inutiles. La vieille n’était pas bavarde. Elle arrive aux rivages qui séparent les limbes de la vraie mort et contemple l’autre côté. Elle peut distinguer quelques visages dans les contours brumeux. Des visages qui attendent avec curiosité. La vieille n’est pas seule ici. Alors elle s’éloigne paisiblement, laissant un monde pour un autre, sans regrets, déjà oublieuse des vivants et de toute souffrance. Grisold écrase une larme sur sa joue.

Alors qu’elle revient aux vivants, elle distingue une paire d’yeux qui la fixe, farouches et sanguinaires. Une odeur salée, celle du sang. L’homme en armure est couvert de pourpre, son épée dégoulinante brandie d’une poigne sans merci. Il porte l’uniforme et le tabard de Gilnéas. Lorsqu’il parvient à distinguer ce qui se tient tapi près du cadavre, il cille et rabaisse son épée. Grisold ne bouge pas, ne respire pas. Elle sait que la vie ne tient qu’à un fil. Le soldat écarte une chaise qui lui fait obstacle, et comme elle fixe son regard sur son épée, il prend conscience qu’elle est toujours tirée, et la range dans son fourreau. Il fait un pas maladroit vers Grisold, tendant une main gantée vers elle, avant de s’accroupir à sa hauteur.

« N’aie pas peur. Je suis le lieutenant Asgeir Grivebois. Je ne te ferai aucun mal. »

Un éclair de culpabilité passe dans son regard, tandis qu’il attend sa réponse. Grisold se rappelle les limbes. La vieille femme qui traverse de l’autre côté, tandis que les siens l’attendent. Personne n’attend Grisold de l’autre côté.

Elle regarde la main tendue vers elle et la saisit. Ce jour-là, elle choisit la Grisegarde.

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