Robyn Khay - L'erreur

Textes et récits divers au sujet des personnages qui font vivre l'unité de la Grisegarde.
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Robyn Khay
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Robyn Khay - L'erreur

Message par Robyn Khay » dim. janv. 13, 2019 5:24 pm

La pluie tambourine sur les pavés de la ville comme une femme agacée exige sa part d’attention : elle n’arrive pourtant pas à retenir tes pas ni à freiner ton besoin irrépressible de fuir. Ce besoin qui te prend aux tripes et te vide la tête. Tu as beau marcher, tenter de cadenasser ta folie en t’obligeant à retenir le rythme, ton esprit est déjà parti au triple galop. Tu en as la tête qui tourne et un goût amer au fond de la bouche.

Tes pieds ne glissent pas sur les pavés, sans doute bien trop habitués à leurs irrégularités depuis le temps que tu hantes ces rues, mais quelque chose en toi est tombé à la renverse. Et le bruit de la casse retentit encore et encore dans ta tête, menaçant d’annihiler tous les autres sons. Tu avances résolument sans voir les rues ni les quelques rares passants ayant eu le courage d’affronter le temps maussade. Tes yeux ne fixent rien, perdus dans le cauchemar quotidien que tu vis : tes voisins murmurent que tu es fou, tes frères d’arme se contentent de hausser les épaules en connaissant le prix des sacrifices que tu as dû faire. Ils n’en parlent jamais parce que la pudeur reste la seule forme d’hommage qu’ils connaissent, mais ils savent. Et cela seul te suffit : dans ce monde qui perd un peu de son sens à chaque fois que tu vois un de tes collègues tomber sous les lames des ennemis, tu es rassuré de savoir qu’il existe pour ta pauvre carcasse hantée un havre de paix temporaire.

Et pourtant, ce soir comme tous les autres soirs, tu le fuis comme un déraisonné à travers les rues de la ville : tu t’isoles, tu affrontes tes démons en sachant que tu ne vaincras pas. Ils dansent devant tes yeux, obscurcissent ta pauvre cervelle déjà embrumée et se moquent de toi. Tu les regardes sans arriver à les voir ni les comprendre : tu te perds de plus en plus, par besoin et envie, pour leur revenir comme lavé de tes pêchés.

C’est son corps frêle qui arrête cette course malsaine, le gémissement de douleur et l’impression d’avoir fauté. Tu clignes des yeux, perdu et les baisses lentement vers la gamine qui se relève déjà. Tu as dû la bousculer sur ton passage : elle aurait dû s’écarter, elle aurait dû comprendre que tu n’étais pas homme à te soucier des autres et te laisser la voie libre. Mais déjà, elle relève la tête : ses mèches mouillées s’écrasent de chaque côté de son visage et son regard clair te transperce. Tu t’attends à y lire une forme de reproche mais ses yeux sont dépourvus de vie. Si clairs, si beau, si profonds et pourtant, encore plus effrayants que ceux de tes démons intérieurs. Un frisson te parcourt, toi l’homme qui combat chaque jour les réprouvés et leurs horreurs : ton esprit abdique face à cette gamine et ses étranges yeux gris clairs.
- Pardon.

Ta voix rocailleuse te semble irréelle face à la misère vivante que tu contemples : tu sais bien que le monde tourne de cette manière, que si certains sont riches, tout le monde ne peut pas l’être. Tu n’es pas homme à te soucier de changer cet ordre-là, parce qu’il est aussi naturel que l’air que tu respires.

Mais face à ce corps décharné, ces cheveux plaqués par la pluie et ce regard mort, un doute t’effleure. Ses yeux ressemblent à ceux des monstres que tu découpes à l’extérieur du mur : un court instant, stupéfiant, tes doigts se portent à la garde de ton arme, prêts à dégainer. Prêts à te débarrasser de celle qui est pourtant de ton peuple mais qui leur ressemble un peu trop.
Elle semble capter ton geste et ses yeux se reportent sur ton arme : résignés. C’est encore plus terrible que le reste et tu relâches brutalement ta dague, les doigts brûlants de honte.

Un soupir lui échappe, comme si elle comprenait que la délivrance ne viendrait pas en cette soirée pluvieuse et fait lentement demi-tour, revenant d’un pas traînant vers l’homme assis plus loin contre le mur, que tu aperçois seulement maintenant. Il a guetté la scène sans bouger : un seul pas dans sa direction te renseigne sur son état : même avec toute la volonté du monde, il n’aurait pas pu bouger.

Encore une fois, la logique voudrait qu’aussi soudé que soit votre peuple, il ne puisse subvenir aux besoins de tous et admette sa part de miséreux. Beaucoup aurait détourné les yeux, beaucoup se seraient éloignés sans mot dire, acceptant la sinistre vérité.
Il se mourait et tu ne pouvais rien y faire. La gamine le rejoindrait dans la tombe rapidement et leur histoire s’arrêterait là. Mieux valait – pour le bien de l’ensemble – laisser les plus faibles disparaître dans l’ombre.
Qui étais-tu pour t’opposer à cette loi universelle ?

Il lève ses yeux vitreux vers toi : il doit déjà voir l’ombre de la mort planer derrière toi et s’approcher. Il entrouvre la bouche mais aucun son ne sort, ses forces le quittent déjà.

Mourir là, dans cette ruelle abandonnée de Gilnéas, loin du regard et de la pitié des autres, était un sort aussi peu enviable que celui que tu connaîtrais, à mourir sous les coups des ennemis pour protéger des gens que tu ne connaissais pas, mais qui faisaient partie de ton peuple.

Tu viens poser ta main sur l’épaule de la gamine : tu sens ses os sous tes doigts et sa maigreur t’effraye, mais tu restes fort face au vieillard. Son regard se pose sur ta main, un brusque éclair de lucidité traverse ses prunelles déjà éteintes et il semble comprendre.
- ….merci….

Elle ne bronche pas quand tu la soulèves dans tes bras : son poids plume ne tremble même pas, comme s’il acceptait ton autorité imposante. Quel âge peut-elle avoir ? 6 ans ? Peut-être plus, mais la misère a déjà eu raison de sa jeunesse et de son enfance. Sa tête fatiguée vient se poser sur ton épaule et tu prends soudain pleinement mesure de la bêtise que tu viens de commettre. Toi qui avais déjà du mal à prendre soin de toi, qu’allais-tu donc faire du sort de cette gamine ?

Le vieillard baisse la tête. S’efface. Et elle reste blottie contre toi, abandonnée.
Te voilà seul avec tes questions.

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Robyn Khay
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Re: Robyn Khay - L'erreur

Message par Robyn Khay » sam. févr. 09, 2019 7:32 pm

Elle est si petite, si ridiculement perdue dans cette chambre au volume pourtant restreint que tu sais que tu as commis une erreur en la prenant avec toi. Elle n’a pas dit un mot depuis que tu l’as ramassé dans cette rue et elle n’a pas jeté un seul regard en arrière sur le vieillard qui s’était occupé d’elle jusqu’à présent : elle avait accepté son sort sans te tenir tête, se laissant faire comme si elle était déjà morte et tu n’avais pas aimé cela. Quelque part, tu avais secrètement espéré qu’elle se rebellerait et qu’elle fuirait vers le vieil homme : tu aurais eu l’excuse toute trouvée pour l’abandonner à son sort sans t’en soucier une seconde de plus.
Mais son poids mort n’avait quitté tes bras que quand tu l’avais déposé dans la chambre que tu occupais à l’étage de la maison d’un tanneur. Un frisson l’avait pris et tu avais soupiré : en temps normal tu te serais effondré sur le lit sans demander ton reste, mais tu t’étais senti obligé de faire du feu. Pour elle.
Elle perturbait déjà ta routine et tu détestais cette idée. Tu lui en veux sans trop comprendre pourquoi ni comment calmer ces élans de colère qui montent en toi depuis ton retour. Tu n’aurais pas dû la prendre avec toi, tu aurais dû la laisser à son rendez-vous avec la Faucheuse : elle n’était pas de ton sang, tu ne lui devais rien après tout… Pourquoi devenir sentimental alors que tu n’avais jamais montré ce genre de prédispositions ? Pourquoi elle, pourquoi ce soir ? Tout t’irrite, jusqu’à ce feu qui ne veut pas prendre et cette flamme qui se fait désirer.
Tu t’en veux. Mais c’est tellement plus facile de relâcher ta colère sur elle que tu ne t’en prives pas : elle se délie, fulmine, ronge son frein en toi, mais elle prend de l’importance, devient mauvaise, agressive.
Tu jettes la bûche avec fureur dans l’âtre qui refuse toujours de prendre et tu finis par tourner un regard courroucé vers la brindille qui n’a toujours pas bougé au milieu de la pièce :
- Quel est ton nom ?

Pas de réponse : tu ne demandes pourtant pas la lune alors tu répètes. Une fois. Deux. Puis trois.
Peut-être est-elle tout simplement idiote. Ou muette, c’est possible aussi, mais tes nerfs lâchent avant même que tu n’aies le temps de prendre en compte cette éventualité : tu te relèves et t’approches d’elle pour lui attraper le bras et la secouer. Sans doute trop violemment. Son mutisme et son regard flou te rendent ivre de colère.
- Bordel, t’as bien un nom ?! Alors quoi, tu ne veux pas me le dire, c’est ça ? Ton nom, bon sang !!!

Son regard ne se trouble pas de la lueur terrifiée que tu espérais peut-être, tapi dans ta propre irresponsabilité : au contraire, ses yeux se relèvent avec une troublante clarté pour observer l’adulte qui l’a arraché à son monde et s’en repend déjà, sans savoir comment l’exprimer.
Ta main ne se lève pas : tu n’es pas homme à frapper une femme – encore moins une enfant – et ne le sera jamais. Mais ta bouche se tord dans un rictus méprisant – méprisable.
- Mes parents avaient un chien à la ferme. Il s’appelait Rob : une saleté qui puait et n’obéissait jamais.
Elle t’écoute, tu le sais, alors tu continues sur ta lancée sans même te rendre compte que c’est elle qui agit avec le plus de maturité dans cette pièce.
- J’vais t’appeler Robyn, tiens !
- Comme le chien ?


Alors elle sait donc parler ? Tu as toujours son bras – trop mince – coincé entre tes doigts, ta carrure impressionnante s’érige devant elle mais sa voix n’a pas bronché. Aucun tremblement, juste l’audace de cette jeunesse innocente qui rapproche deux faits.
Et tu te sens pire que le plus pourri des salauds, mais tu enchaînes :
- Comme le chien, ouais.

Tu la relâches, elle ose enfin s’écarter de toi et ramène son bras contre elle : la marque rougie de tes doigts apparaît sur sa peau et tu sens la honte t’envahir. Son goût amer te rappelle d’autres jours que tu préférerais oublier, alors la colère grandit. Toujours aussi injuste.
Ta carcasse se retourne vers le feu et tu te remets au travail, essayant de réveiller ces maudites braises endormies. A maugréer en silence, te punir d’avoir commis cette erreur aberrante, t’en vouloir, te traiter de tous les noms. T’en oublies de chercher une autre solution.

T’es pire qu’un clébard toi aussi, parce que tu viens de te passer la laisse au cou. Et elle te démange déjà.
- Promis… je mordrais pas.
Sa voix te désarme, étourdit cette rage latente en toi. Il n’y a nulle malice, juste un fait : elle te rassure, te console, cherche à calmer cette peur qu’elle sentait grandir en toi.
Ce que les mômes peuvent être chiants, à toujours tout deviner….
T’esquisses un petit sourire et secoues la tête.
- T’as intérêt…. Robyn.

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